Salué unanimement depuis sa prise de fonction à la tête de l'Orchestre Philharmonique de Radio FranceMikko Franck a proposé ce 18 mars pour les Vendredis du Philhar, une fois de plus, un programme audacieux et exigeant, interprété avec rigueur et grâce par ses musiciens, visiblement heureux de s’atteler à ces pans souvent ignorés du répertoire symphonique.

Mikko Franck © Abramowitz | Radio France
Mikko Franck
© Abramowitz | Radio France

On ne peut donc qu’applaudir ce choix d’œuvres capitales mais peu connues du public, ayant accompagné l'histoire de la musique vers une refonte de ses formes, et il fut évidemment courageux de choisir, pour ouvrir ce concert, la création de Pierre Jodlowski Ultimatum, mais l’on ne s’avouera qu’à moitié convaincue par ce nouvel opus du jeune compositeur que l’on sait, par ailleurs, talentueux. Aux jeux linguistiques, spéculaires, rythmiques et stridulants de l’oulipien Jour 54, consacré à Georges Perec, ainsi qu’aux formes fréquemment cycliques adoptées dans sa musique de chambre, succède cette commande de Musique Nouvelle en Liberté – conséquente à l’obtention du « Grand Prix Lycéens des Compositeurs » pour sa pièce plus électronique Time & Money – requérant une bande son et un orchestre réduit aux cordes, pour d’évidentes raisons acoustiques. Au centre de ce dispositif, un texte (habilement) scandé par de jeunes lycéens rencontrés à l’occasion de ce prix, comme crié à travers un mégaphone, fédère différents mouvements musicaux (intéressants, quoique redondants) tout en densité, tension et, osons le dire, rage. 

Or les extraits choisis du poème du portugais Fernando Pessoa, ici traduits en français, bien que discernables par le spectateur, n’en sont pas moins littérairement parlant d’une violence et d’une lourdeur fâcheuses, et d’une audibilité trop réduite pour qu’on puisse en apprécier pleinement la potentialité expressive et discursive. Demeure donc une impression de confusion, d’indignation au fond mal défini, confirmée par le texte de Jodlowski donné en guise de programme, fustigeant divers tenants de l’actualité sans établir de liens convaincants. Il ne suffit malheureusement pas d’en appeler simultanément au dégoût, à la révolte, à la jeunesse et à la réflexion pour créer une œuvre politique. La possibilité pour le système sémiotique musical contemporain de prendre position, de s’engager restait ce soir-là en suspens.

Le contraste créé par l’enchaînement sur l’Ascension du très religieux Olivier Messiaen, éminemment mystique, méditative et langoureuse, fut inévitablement grand. Mais certains échos poétiques, sinon politiques, se firent entendre, notamment dans l’utilisation peu orthodoxe de l’orchestre et la répartition en blocs des harmonies. L’ouverture de la Majesté du Christ sur le très beau choral de cuivres – impeccable, malgré son potentiel casse-gueule pour ce genre de pupitres - s’étendant au fil des Alleluia aux bois et au reste de l’orchestre, témoignaient, dans cette œuvre de jeunesse de Messiaen, d’un rapport aux timbres, à la couleur et à la mélodie sans précédent. La formidable direction de Mikko Franck délia le tout dans une aisance peu commune, confirmant la qualité exceptionnelle de ce chaleureux chef d’orchestre, jusqu’à l’émouvante montée vers la « lumière inaccessible » du Père, écrira le très pieux Messiaen, délicieusement suspensive.

Le concert s’est conclu, après l’entracte, sur les très belles Images pour orchestre de Debussy, célébrant l'air de rien la dimension représentative et métaphorique de la musique. Cette longue (quarante minutes !) traversée symphonique, des terres écossaises des Gigues pavées de rappels du « Dansons la gigue » de Charles Bordes à l’Italie des Rondes de Printemps, en passant surtout par les sublimes sonorités espagnoles du triptyque Iberia, castagnettes et pizzicati quasi guitarra à l’appui, a fasciné de bout en bout le public. A noter que les inspirations folkloriques nombreuses, digérées et réorchestrées au fil des harmonies mouvantes d’Iberia, s’affranchissant volontiers des contraintes de la tonalité et du temps musical traditionnel, avaient à l’époque également charmé Ravel dont on sentait poindre l’influence dès la mystérieuse ouverture, et impressionné leur contemporain hispanique Manuel De Falla. De quoi conclure sur de joyeuses notes cette passionnante remontée dans le temps !