Le chef finlandais Mikko Franck dirigeait il y a quelques jours son premier concert en tant que directeur musical de l’Orchestre Philharmonique de Radio France, un ensemble avec lequel il travaille depuis 2003. Au programme, une première partie dédiée à la musique française du XXème siècle avec Henri Dutilleux et Francis Poulenc et en seconde partie deux œuvres symphoniques de Richard Strauss.

Mikko Franck © C. Abramowitz / Radio France
Mikko Franck
© C. Abramowitz / Radio France

On connait les liens qui unissent cet orchestre à Henri Dutilleux. En effet, ces musiciens ont récemment enregistré, sous une autre baguette finlandaise, en l’occurrence Esa-Pekka Salonen, un album unanimement salué, intitulé « Correspondances » et dédié à la musique du compositeur disparu en 2013. Dans cet album figurait déjà « The Shadows of time », commande de l’Orchestre symphonique de Boston créée par Seiji Ozawa en octobre 1997 qui ouvrait ce concert.

L’interprétation de Mikko Franck éclaire cette œuvre, somme toute assez sombre, d’une belle lumière. Il parvient à unifier le propos des cinq parties, de climats très différents, en offrant une lecture ciselée et constamment tendue. On retrouve naturellement dans cette pièce la fascinante écriture par bloc d’instruments, signature d’Henri Dutilleux. Mikko Franck magnifie cet art de la composition en faisant sonner, non seulement ces blocs, mais aussi en les faisant entrer en résonnance avec le reste d’une orchestration extrêmement raffinée qui évoque à la fois la transparence de Claude Debussy et le foisonnement de Maurice Ravel. Les cuivres brillent particulièrement dans « Les heures », les bois dans « Ariel maléfique » tandis que « La mémoire des ombres », centre musical et émotionnel de l’œuvre chanté avec retenue par trois jeunes filles de la Maîtrise de Radio France, impressionne par sa force et la précision du timbalier Jean-Claude Gengembre. Il est aussi l’occasion d’entendre un stupéfiant tutti de contrebasses, avec des instrumentistes manifestement complices et dont l’engagement individuel sur l’instrument comme la joie de jouer seront spectaculaires pendant tout le concert. L’interlude sonne presque comme un écho de l’épisode précédent et permet d’entendre une magnifique trompette solo qui semble continuer le chant des enfants avant que la pièce ne sombre dans le néant. Dans « Vagues de lumière » les étonnants traits des cordes et les puissants accords initiaux descendants des cuivres font par la suite place à un climat apaisé très debussyste. La fin de l’œuvre « Dominante bleue ? » avec ses chorals de trompette et de trombone et sa rythmique percussive s’effaçant dans le temps impressionne par son sens de la construction, ici parfaitement rendue. Une magnifique interprétation donc et qui augure bien de la programmation Henri Dutilleux que Mikko Franck et le Philharmonique de Radio France ont prévu tout au long de l’année 2016 qui sera celle du centenaire de la naissance du compositeur.

Mikko Franck tenait à inviter pour sa prise de fonction la Maîtrise de Radio France dont il apprécie la qualité et l’engagement. Comme il a eu raison ! Dans ces extraordinaires « Litanies à la Vierge noire », une des pièces préférées de Poulenc, cet ensemble composé essentiellement de jeunes filles préparées par Sofi Jeannin s’est montré à la hauteur de l’enjeu. Précision de l’intonation, beauté des timbres, clarté des voix, intelligibilité parfaite du texte, nuances, tout était au service d’une musique d’une touchante beauté. On notera seulement une légère fragilité de l’intonation de certaines notes répétées et de la voix la plus élevée, effectivement très tendue, à la toute fin de l’œuvre. Ces détails n’entachent pas un résultat d’ensemble techniquement non loin de la perfection. La direction de Mikko Franck, pourtant souple et attentive, ne parvient toutefois pas complètement à rendre le climat de ferveur et d’humilité d’une musique véritablement céleste.

Changement radical d’ambiance au cours de la seconde partie avec deux des œuvres les plus célèbres de Richard Strauss. Dans « Mort et Transfiguration », le chef et ses musiciens installent d’emblée un beau climat qui se développe progressivement jusqu’aux paroxysmes finaux qui voient Mikko Franck, qui dirige toujours assis, se lever lors des fracassants tutti de la fin de l’œuvre. Mais c’est « Till l’Espiègle », une pièce fantasque qui semble convenir le mieux à Mikko Franck (qu’allez savoir pourquoi on imagine volontiers espiègle !), qui sera la vraie apothéose de ce concert. Dès l’introduction et son solo de cor magnifiquement conduit, l’ambiance, à la fois festive, ironique et malicieuse est créée. Tous les pupitres successivement à l’honneur s’en donnent à cœur joie avec un sens du théâtre et des contrastes saisissant. Mikko Franck dirige avec une évidente jubilation qu’il transmet à un orchestre survolté mais sans que ni lui, ni l’orchestre, magnifique dans les tutti comme dans les soli, ne perdent jamais précision et sens de la construction et du jeu d’ensemble. Il en est ainsi des nuances qui enflent à chaque nouvel épisode de cette courte et si virevoltante pièce et qui sont assumées avec une maîtrise absolue jusqu’au cinglant accord final. Et le résultat global est vraiment très impressionnant.

Une magnifique soirée inaugurale et un superbe concert de rentrée ! On se réjouit que Paris accueille un chef d’une telle envergure, qu’un orchestre d’un tel niveau lui soit confié et de sentir de chaque côté une vraie et visible envie de jouer ensemble pour le plus grand plaisir du public. Une telle première rencontre promet de bien beaux fruits musicaux, dont le prochain pourrait bien être vendredi 25 septembre à la Philharmonie de Paris un superbe programme associant intelligemment Erich Korngold et Gustav Mahler.