Le concert de ce soir reflète un tropisme de l’Orchestre Philharmonique de Radio France et Mikko Franck pour les formes à géométrie variables. Nous entendrons ainsi la touchante Ouverture sur des thèmes hébraïques de Prokofiev dans sa version originale pour clarinette, piano, et quatuor à cordes, suivie de son inimitable Concerto pour violon n°2 avec Vadim Repin en soliste, puis une seconde partie consacrée à Mendelssohn : deux motets pour chœur a cappella dirigés par Sofi Jeannin, avant que celle-ci ne laisse à nouveau la place à l'orchestre au grand complèt dans la Symphonie n°5.

Mikko Franck © Abramowitz | Radio France
Mikko Franck
© Abramowitz | Radio France

Composée en 1919 à son arrivée à New York, l’Ouverture sur des thèmes hébraïques de Prokofiev est une commande du sextet instrumental Zimro composé de musiciens Juifs réfugiés aux Etats-Unis, jadis condisciples du compositeur au Conservatoire de Saint-Pétersbourg. Tirant son inspiration de mélodies de musique klezmer, tradition musicale des juifs ashkénazes, elle en a le charme immédiat, l’envoûtement expressif. Les musiciens -Manuel Metzger, Catherine Cournot, Joseph André, Ana Millet, Christophe Gaugué et Pauline Bartissol - sont ici très sensibles à l’équilibre général qu’ils savent doser admirablement, de tout leur savoir faire de musiciens d’orchestre. L’intelligibilité est parfaite. Tout est propre, mais peut-être également trop lisse. La mélodie de la clarinette, de nature facétieuse et typiquement klezmer, manque de malice, de mordant. L’audace de la prise de risque est absent, l’espièglerie plutôt émoussée et le rythme par trop régulier. Ne pourrait-on y sentir d’avantage d’hésitations, de soubresauts, de taquinerie ? Saluons néanmoins la belle présence de Pauline Bartissol au violoncelle dans le cantabile empreint d’une noble et profonde nostalgie.

Le Concerto pour violon n°2 en sol mineur de Prokofiev est d’un lyrisme caractéristique de la « nouvelle simplicité » que revendiquait le compositeur dans les années 1933-1935, loin de l’avant-garde ostentatoire de ses plus jeunes années. Ce concerto est celui du sentiment de liberté, et une grande poésie émane du primat accordé à la mélodie au sein de cet accompagnement au caractère intimiste. Mikko Franck et Vadim Repin nous en offrent une version étonnamment lumineuse et lucide, avec le parti pris d’une réelle affirmation du violon solo : Mikko Franck réussit ce subtil dosage consistant à ce que l’orchestre ne couvre jamais le violon, sans toutefois en attiédir l’apport ni estomper la personnalité, fondamentale chez Prokofiev. Vadim Repin semble être plus à l’aise dans les deux derniers mouvements que dans l’Allegro moderato initial dans lequel, peut-être moins concentré, il se confine parfois au note à note sans donner l’impression d’emprunter des directions déterminées, d’où une certaine caducité qui s’ajoute à une écriture complexe capricieuse et instable. L’Andante Assai, d’une écriture plus évidente, est tout en grâce et en lumière. Il n’y a pas seulement la pudeur et l’innocence dont la ténuité fait souvent frémir le voile du silence d’une respiration fragile et touchante, il y a aussi dans la qualité du son du violon une chaleureuse clarté, un sourire optimiste et affectueux. L’équilibre avec l’orchestre est exemplaire et reflète une réelle compréhension poétique de l’œuvre. Dans l’Allegro final, le violon de Vadim Repin est d’une précision parfaite. Clarté de son agrémentée d’un large spectre de couleurs, dynamique redoutable, lignes affûtées et fulgurances aiguisées. Le violoniste nous gratifie en bis d’un Carnaval de Venise de Paganini dont le charme n’a d’égal que l’effrayante virtuosité. Admirable. 

Place à Mendelssohn dans la seconde partie avec tout d’abord le Chœur de Radio France a cappella dans le Psaume XLIII « Rochte mich Gott » (« Rends-moi justice ô Dieu »), puis le motet « Herr, nun lessest Du dienen Diener in Frieden fahren » (« Seigneur, laisse Ton serviteur en paix »). Si le texte allemand aurait pu être mieux articulé, une grande attention est portée à l’équilibre des registres et à la conduite des phrases. On y sens un touchant recueillement. Le soin porté aux derniers sons du motet est remarquable dans la manière dont les voix masculines s’éteignent légèrement avant les voix féminines, qui impriment alors une légère résonance nasale à ce qu’il reste de son. La Symphonie n°5 de Mendelssohn, composée à l'occasion du tricentenaire de la Confession d'Augsbourg, fêté par les protestants allemands le 25 juin, est chronologiquement sa deuxième symphonie et on y sens l’influence de Beethoven. La réalisation de Mikko Franck et de l’orchestre est ici irréprochable. Clarté des lignes, netteté des nuances et des intentions, soin du phrasé, cohérence interne. Il s’en dégage une impression d’authenticité, de profonde sincérité. Bravo.

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