Représentant rêvé de la culture symphonique française, Mikko Franck sait ce que ses meilleures heures doivent avant tout à son goût de l’ailleurs. Le programme élaboré pour la tournée du Philharmonique en Corée du Sud et en Chine, incluant Debussy, Ravel, mais également Beethoven, Sibelius, Rachmaninov et Gershwin, ainsi que le choix de la remarquable Yeol Eum Son, puis de Trey Lee et de Dmitry Masleev comme solistes témoignent d’une volonté d’accompagner ces hybridités musicales d’un désir similaire d’ouverture vers l’autre, et vers ses harmonies voisines.

Yeol Eum Son © Marco Borggreve
Yeol Eum Son
© Marco Borggreve

C’est sur les habituelles percussions tonitruantes, cuivres rutilants, bois félins et cordes lyriques que s’érige la pianiste Yeol Eum Son, pour qui Gershwin ne semble pas avoir de secret. L’Allegro du Concerto en fa délie ses septièmes avec transport, se fait dansant sur ses accords syncopés, n’oublie jamais sous les doigts de la jeune sud-coréenne d’allier sincérité et légèreté, sentiment et exaltation, étrangeté et élégance. L’Andante aux ambages de ragtime fait retenir la trompette éraillée, par endroits approximative mais aux intentions admirables, d’Alexandre Baty, talonnée par des bois comme toujours exemplaires – la flûte de Magali Mosnier en tête, elle qui accompagne de son souffle les lignes mélodiques. Le piano y devient caisse de résonnance, tintinnabulation, face à un tutti en grande forme. L’Allegro final rend ses droits à une soliste virtuose, qui glisse des mélodies à la Rachmaninov vers une jouissance toute lisztienne, non sans humour. Ovation méritée pour Yeol Eum Son, qui propose en bis l’Etude n°7 op.40 de Nikolai Kapoustine, au swing tout aussi travaillé mais langoureux. 

On revient, après l’entracte, au Debussy dans lequel Mikko Franck s’est si souvent illustré, et ce soir ne fera pas exception. Sur le Prélude à l’après-midi d’un faune, ouvert sur l’impeccable arabesque de Magali Mosnier – quelles trilles ! - , il saisit avec une acuité pourtant devenue rare à la fois l’habituelle envolée onirique et la sensualité des lignes, avec une précision remarquable. Le hautbois d’Olivier Doise, la clarinette de Jérôme Voisin, le violon de Svetlin Roussev sonnent encore avec la douceur de Gershwin et un vibrato presque romantique, si bien que le terrain est ici plus tangible qu’exagérément immatériel, et tant mieux. D’autant que la harpe de Nicolas Tulliez et les tenus des cordes suffisent à faire entendre les notes orientalistes que l’on aura entendues, surlignées, comme aplanies, ailleurs. De l’esquisse plutôt que de la peinture à gros traits : c’est encore dans cette bienvenue ligne de lecture que s’inscrit La Mer. C’est alors peu dire que Mikko Franck la navigue à vue : debout, mélangé à l’orchestre pour la majeure partie de l’œuvre, il fait sourdre la tempête, darder la lumière, retentir le fracas sans effort apparent, naître le flou sans maniérisme, et laisse deviner par-delà les nuages les paysages qui se dessinent et se transforment au gré des vagues qui construisent, affranchies de tout cadre, la musique. Autant dire que l’on souhaite sur ces beaux rivages un excellent voyage au Philhar !