Dans le cadre du tricentenaire de la mort de Louis XIV (en 2015), la comédie-ballet Monsieur de Pourceaugnac, créée en 1669 sur un texte de Molière et une musique de Lully, était proposée à l’Opéra Royal de Versailles du 7 au 10 janvier 2016. Cette initiative alléchante, proposée par le metteur en scène Clément Hervieu-Léger en collaboration avec le chef d’orchestre William Christie, ne s’est malheureusement pas révélée à la hauteur de nos attentes.

<i>Monsieur de Pourceaugnac</i>, Molière/Lully, théâtre de Caen © Brigitte Enguerrand
Monsieur de Pourceaugnac, Molière/Lully, théâtre de Caen
© Brigitte Enguerrand

L’histoire de Monsieur de Pourceaugnac est typiquement moliéresque : ce « gentilhomme » âgé arrive de Limoges dans le but d’épouser Julie, jeune fille promise en mariage par son père. Julie n’a pas l’intention de se laisser faire : elle et Eraste (jeune homme convenant mieux à son désir) ont la ferme intention d’évincer M. de Pourceaugnac et avoir le champ libre pour convaincre le père de leur amour. C’est donc à une pièce excessivement cruelle que nous avons affaire ; les proches de Julie et Eraste imaginent toutes sortes de stratagèmes pour intimider M. de Pourceaugnac et l’inciter à fuir la ville à jamais. D’abord, des médecins diagnostiquent sans aucun fondement scientifique qu’il est atteint de folie – ce qui implique un traitement sévère à base de saignées et de lavements. Puis des espagnols surgissent et exigent de M. de Pourceaugnac qu’il rembourse immédiatement ses dettes, s’élevant soi-disant à des sommes énormes. Le pauvre homme se voit ensuite convaincre de la « coquetterie » de sa future épouse Julie, ce qui lui inspire des doutes quant à leur mariage. Peu après, plusieurs femmes surgissent, toutes prétendant être mariées avec lui, et l’implorent de reconnaître les enfants qu’ils auraient eu ensemble... La polygamie étant un crime très grave, M. de Pourceaugnac va consulter des avocats, qui lui font comprendre que sa situation est désespérée. Il décide alors de prendre la fuite, déguisé en femme. Le mariage de Julie et d’Eraste est célébré.

En soi, le texte de Molière est savoureux, et pourrait être mis en scène de manière très drôle. Mais le parti-pris de Clément Hervieu-Léger peine à convaincre. Le décor et les costumes évoquent une France du début du XXe siècle – il a même tenu à présenter sur scène une voiture de l’époque, ce qui n’a absolument aucun intérêt dramatique. Les déplacements des comédiens sont brouillons, les enchaînements entre les différentes scènes font retomber la tension pourtant présente dans le texte, et surtout, les acteurs jouent de manière assez peu convaincante. Du moins, ils ne nous font pas vraiment rire. Seules quelques phrases particulièrement savoureuses parviennent à nous décrocher un sourire, ce qui est plus dû au talent de Molière qu’à celui des interprètes. Le personnage le mieux incarné, par bonheur, est le héros de la pièce (ou plutôt anti-héros), M. de Pourceaugnac, joué par Gilles Privat, qui réussit à adopter un ton et une posture vraiment naïfs voire carrément niais (tout en restant pitoyables). Les autres comédiens, intervenant sur scène successivement sans que l’un ou l’autre soit beaucoup plus présent, semblent investis dans la pièce mais n’ont pas le degré de malice suffisant pour animer une comédie digne de ce nom.

Si on s’ennuie beaucoup, c’est aussi parce que (contrairement à ce que le programme indique) les parties musicales n’occupent qu’une place très réduite au sein du spectacle. Les musiciens des Arts Florissants, dirigés depuis le clavecin par notre si cher William Christie, n’ont pas vraiment l’occasion de montrer l’étendue de leur talent – qu’on ne remet pas en cause le moins du monde. Il est important de souligner que les musiciens ne sont en aucun cas responsable de notre déception face à cette production. Au contraire, leurs interventions (en gros au début et à la fin des trois actes) insufflent un peu de joie et une énergie réelle à la pièce, grâce à la musique animée, espiègle, théâtrale de Lully.

Le genre de la comédie-ballet n’est vraiment pas évident à restituer, puisqu’il est éminemment difficile à la fois de savoir faire rire, combiner musique et texte, et donner à l’ensemble un rythme enlevé et un ton acéré. On en a eu ici la preuve…