Il est souvent agréable de se sentir aspiré dans un autre monde lors d’un spectacle. C'est ce qui se produit avec la comédie-ballet Monsieur de Pourceaugnac, une pièce de Molière mise en musique par Lully : on oublie que nous sommes là en 2015 dans une salle d’opéra, à Rennes, et nous nous laissons transporter à Chambord avec cette recréation de la première qui eut lieu le 6 octobre 1669 pour divertir la Cour de Louis XIV. 

© Benoît Bremer
© Benoît Bremer

Monsieur de Pourceaugnac, ce provincial qui se veut gentilhomme, monte à la capitale pour se marier avec la jeune Julie, fille d’Oronte. Seulement elle aime Eraste et Eraste l’aime. Les deux amants seront aidés par des intrigants expérimentés afin de déjouer ce mariage et tourner en ridicule le héros aux yeux du père. Celui-ci, effaré, finit par supplier Eraste d’épouser sa fille.

La pièce commence par les notes de Lully, habilement introduites par les Musiciens de Saint-Julien dirigés par François Lazarevitch, qui nous plongent immédiatement dans l’ambiance. Si, outre l’ouverture et le final, les interventions musicales resteront peu nombreuses, les musiciens de cet ensemble baroque donnent le rythme qu'il faut à la pièce et réussissent à se fondre parfaitement dans l’intrigue. Ce sont trois des comédiens qui se prêtent à l’exercice du chant, d'abord sous forme de récitatif ; nous découvrons ainsi deux belles voix pour les hommes, la chanteuse, elle, est malheureusement un peu en dessous avec une diction moins agréable et une puissance moindre.

Régulièrement, les rythmes caractéristiques de la musique baroque accompagnent les danseurs de la compagnie de danse l’Eventail. Les chorégraphies de Marie-Geneviève Massé contribuent à nous plonger dans cette ambiance si spécifique. Les pas sont parfaitement exécutés, permettant une belle coordination de l’ensemble. Il faut également souligner la justesse du nombre de ces interventions qui deviennent de plaisants petits intermèdes. D’ailleurs, dans le reste de la mise en scène, on sent une bonne utilisation de l’espace de la part de tous les artistes, comme si chacun de leurs déplacements étaient chorégraphiés.

© Benoît Bremer
© Benoît Bremer
La troupe des comédiens est très homogène. Marie Loisel et Maxime Costa campent un jeune couple sympathique qui s’amuse bien de la farce jouée à Monsieur de Pourceaugnac. Celui-ci est magnifiquement interprété par Pierre-Guy Cluzeau dans un habit rouge vif, couleur déjà utilisée en 1669. Marie-Alexandre Ferrier présente un Oronte trompé, avide de flatteries et un vieux docteur plus vrai que nature. Une mention spéciale est à réserver à Mélanie Lemoine dans son rôle de premier docteur complètement loufoque. Quenta-Maya Boyé est aussi très inquiétant dans son rôle d’apothicaire. À eux deux, ils réussissent le fabuleux tour d’intégrer le public de l’opéra à la pièce de théâtre par quelques interpellations à propos de la maladie qu’ils détectent chez Monsieur de Pourceaugnac, « une mélancolie hypocondriaque ». Enfin, Laurent Prévôt se fond en un Sbrigani malicieux et plein d’énergie.

Plusieurs artifices de la commedia dell’arte sont utilisés dans le texte et la mise en scène pour dénoncer les intrigues de certaines corporations (médecins, juristes...) et nous faire rire. Des farces d’une ampleur incroyable sont jouées à Monsieur de Pourceaugnac ; on utilise le comique de situation ; le comique de geste n’est pas oublié non plus. Même les accessoires sont démesurés ; on voit notamment des seringues à lavement énormes qui poursuivent le pauvre provincial pour sa cure.

La coordination de l’ensemble, musique, danse et théâtre, nous invite à ce voyage dans le temps. Vincent Tavernier à la mise en scène et Claire Niquet aux décors ont respecté les quelques indications que l’on retrouve dans le Mémoire de Mahelot : « Il faut deux maisons sur le devant et le reste du théâtre est une ville ». Quant aux costumes hauts en couleur d'Erick Plaza-Cochet, ils mélangent les époques et contribuent à la drôlerie des situations. Ainsi, le comique des jeux de mots et autres farces continuent et continueront longtemps de nous divertir, car Molière et son humour restent encore aujourd’hui une valeur sûre, intemporelle.

Vincent Tavernier © Laurent Guizard
Vincent Tavernier
© Laurent Guizard