« Nos cœurs sont encore blessés et profondément touchés par l’horreur de ce qui s’est passé vendredi.  Nous jouons ce soir en hommage aux blessés et aux disparus, en ayant une pensée particulière pour leurs familles et leurs proches.
Nous voulons que la beauté et la force spirituelle de la musique puissent apporter la paix. Et également la lucidité. Pour reprendre Erasme, quand on répond à la violence par la violence, on touche des personnes qui sont innocentes. »

Jordi Savall © David Ignaszewski
Jordi Savall
© David Ignaszewski
Cinq jours après les attentats meurtriers à Paris. Beaucoup d’encre a coulé, beaucoup de larmes aussi. Comment s’extraire des visions cauchemardesques, des images macabres gravées au fond de la rétine ? Comment refaire surface, et ne pas se morfondre dans le désespoir ? Cinq jours, c’est court, mais le choc initial a eu le temps d’infuser. Après tout, il faut vivre, allons donc au concert malgré tout, comme d’habitude. On verra bien.

L’orchestre baroque est installé. Les chanteurs entrent sur scène un à un, suivis de Jordi Savall, qui ne se fait pas attendre. De premier abord on le croirait prêtre, par sa longue veste noire, sa figure grave et majestueuse, son port solennel, et sa manière de saluer humblement le public comme les musiciens. Il s’avance, prend le micro et prononce alors dans un français parfait les paroles ci-dessus. Dans la bouche de Jordi Savall, qui a été nommé « Artiste pour la Paix » dans le cadre du programme « Ambassadeurs de bonne volonté » de l’UNESCO, ces mots simples deviennent touchants et réconfortants, et savent donner le ton au concert, qui fut un hymne à l’universalité et au pouvoir de la musique, et par là un hymne au partage et à la tolérance.

Nous sommes beaucoup à avoir dans l’oreille la version des Vêpres que Jordi Savall enregistra en 1988 dans la basilique palatine de Santa Barbara de Mantoue, à l’endroit même où l’œuvre avait probablement été jouée pour la première fois. Revenir dans le lieu d’origine n’était pas une initiative uniquement symbolique, mais une initiative inscrite dans la démarche du musicien de recherches musicologiques autour de l’interprétation des œuvres anciennes, c’était une manière d’interroger l’œuvre à son berceau, et de trouver des réponses fondamentales et pertinentes. En outre, cette œuvre monumentale et unique dans l’histoire de la musique religieuse, pose aujourd’hui de vrais problèmes d’interprétation, liés notamment à la déclamation, à l’articulation, plus généralement au style, ainsi qu’à la structure. De la version d’alors, la vision de Savall vingt-cinq ans plus tard ne cède rien à la pureté du son ni à l’intransigeance musicale, qui est la marque du musicien.

Dès la déclamation initiale  « Deus in adiutorium meum intende » (Dieu, viens à mon aide !) et le respondium qui ouvrent magistralement l’œuvre, la musique rayonne, le son est plein et chaleureux, les sacqueboutes s’en donnent à cœur joie. Le geste de Savall est précis et sobre, économe de moyens, et l’interaction passe en grande partie par le regard.

Monteverdi fait appel dans ses Vêpres à des écritures très variées, faisant en quelque sorte une synthèse des formes et techniques de l’époque, chacune venant avec son propre effectif et ses propres combinaisons instrumentales et vocales. Se succèdent Psaumes et Concerti, sous formes de sonates en duos ou trios, de mélodies, de polyphonies de doubles chœurs ou de procédés opératiques. Jordi Savall réussit à créer une unité sonore malgré la disparité des formes. Ce résultat provient en grande partie des efforts mis sur la disposition des musiciens. En effet Jordi Savall joue sur tous les paramètres qu’il a à sa disposition pour se rapprocher de sa vision de l’œuvre, et en particulier sur la spatialisation du son. Car Savall est un acousticien de génie, qui tient compte de l’acoustique du lieu où il joue. Il n’hésite pas à demander aux musiciens de se positionner différemment selon chaque morceau. On pensera notamment au Nisi Dominus, où les deux cornets placés aux deux extrêmités latérales de la salle font un effet stéréographique de va-et-vient, ou au Audi coelum, dans lequel l’écho est matérialisé par un chanteur et un groupe de musiciens retranchés dans un coin de l’arrière-scène. Jordi Savall se place dans la logique de son enregistrement de 1988, où seuls deux micros avaient été utilisés dans la prise, pour ne pas aplatir le son en mettant toutes les sources sonores sur le même plan. Ici, l’unité sonore est une unité d’intention, mais pas une unité de timbre : Savall ne recherche pas l’homogénéité des timbres, mais bien plutôt leur richesse, du moment que cela reste cohérent musicalement. Les voix des solistes par exemple avaient des textures très différentes. Un des deux ténors avait une voix claire d’une grande pureté, tandis que celle de l’autre était plus timbrée et opératique, ce qui fut d’un effet saisissant lors du Duo Seraphim dans lequel ces deux voix s’entremêlent en un contrepoint virtuose. Aussi peut-on reprocher à certains moments un déséquilibre trop important dans les voix, notamment dans le Magnificat où la voix certes très belle, mais très veloutée du contre-ténor peinait à se faire entendre parmi les basses et les ténors.

La musique de Monteverdi, par sa magnificence, mais aussi sa grande sérénité, nous a communiqué, ce soir-là, un magnifique message de paix et d’espoir. La beauté et l’amour nous montrent qu’il y a quelque chose au-dessus du désespoir, et c’est le rôle de l’art de nous y donner accès.

Les musiciens, ovationnés par un public conquis, nous gratifient, à la surprise générale – car que jouer après les Vêpres ? – d’un bis, la pièce Da Pacem Domine que le compositeur estonien Arvö Pärt écrivit, sous la commande de Jordi Savall, au lendemain des attentats du 11 mars 2004 à Madrid, en hommage aux victimes. Ce morceau aux longues tenues et au rythme régulier, emprunt de la solennité et de fatalité d’une marche funèbre, fut d’une force émotionnelle incroyable, compte tenu de l’actualité brûlante et de l’état de recueillement dans lequel nous avaient plongé les Vêpres. Le deuil ne vieillit pas, mais se dépasse, et l’art a cette puissance extraordinaire de dépassement. C’est pour délivrer ce dernier message que les musiciens ont terminé le concert en rejouant le début des Vêpres, cette imploration universelle « Deus in adiutorium meum intende » (Dieu, viens à mon aide !), suivie de la fanfare rayonnante et jubilatoire du Respondium, message d’espoir adressé à tous les peuples.

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