Radio France n’est pas seulement un groupe radiophonique. C’est aussi une institution engagée en faveur de la création contemporaine et de la recherche sur le son. Dans cette optique était proposé jeudi dernier un concert de « musique spatiale », composé d’œuvres aux textures sonores s’inscrivant dans l’espace de la représentation. Grisey, Saariaho, Maresz, Harvey et Boulez étaient interprétés dans la salle Pasteur du Corum de Montpellier, spécialement équipée pour l’occasion de dizaines de haut-parleurs savamment répartis autour du public. Pour faire aboutir cette performance, les cinq musiciens qui se sont produits sur scène ont travaillé en étroite collaboration avec l' équipe de techniciens pilotée par le réalisateur en informatique musicale Gilbert Nouno. L’expérience est très forte ; le spectateur est projeté dans un autre espace-temps. Une immersion au cœur de la technologie et de l’innovation artistique qui ne peut laisser indifférent.

Raquel Camarinha © Marc Ginot
Raquel Camarinha
© Marc Ginot

Le Festival de Radio France – Montpellier Languedoc Roussillon ne se limite pas à un ensemble de concerts. Outre les émissions de radio organisées sur place qui donnent la parole aux musiciens et aux équipes du festival, des conférences et des ateliers sont organisés en fonction des différents événements. Quelques heures avant le concert, les ingénieurs du son de Radio France présentent au public intéressé les nouveautés technologiques en matière de diffusion sonore. L’une des explications était centrée sur le WFS, wave field synthesis ou synthèse de front d’onde, une technique utilisée dans le cadre du concert : son principe est de reconstituer la source d’un son de façon virtuelle, de telle sorte que l’oreille capte l’origine du son prédéterminé par informatique et non réel.

C’est la pièce de Jonathan Harvey, Mortuos plango, vivos voco (1980), qui illustre le plus précisément cette technologie. L’œuvre, écrite pour sons concrets traités par ordinateur, résonne dans l’espace alors que le public est plongé dans le noir. Construite autour de la confrontation et de l’ambiguïté sonore entre une cloche et une voix d’enfant, la pièce se fonde sur la distorsion des timbres et leur mise en espace, évolutive selon l’avancement du temps. Le résultat est absolument saisissant. Il s’agit d’une véritable expérience spatiale, dans les deux sens du terme, comme si l’on se retrouvait brusquement suspendu au milieu du vide intersidéral – qui en l’occurrence devient palpable, en raison du volume sonore déployé.

L’œuvre de Boulez, Dialogue pour ombre double (1985), est pensée pour clarinette, bande et dispositif de spatialisation. Elle consiste en un échange, ou plutôt un duel, entre l’instrumentiste qui joue sur scène, et sa doublure sonore qui se manifeste par l’enregistrement réalisé au préalable par le même instrumentiste. Les parties se succèdent selon une alternance entre les « strophes » jouées par le clarinettiste et les « transitions » diffusées avec spatialisation. Le jaillissement de ces formules alambiquées qui se répondent tend à une forme de construction, et crée parallèlement un mouvement permanent vers l’inconnu. La remarquable technique du clarinettiste Jörg Widmann lui permet de donner vie à ces bribes de dialogue effrénées, avec une insistance sur les contrastes qui confèrent à la pièce un intérêt musical démultiplié.

Dans l’œuvre de Gérard Grisey intitulée Accords perdus (1987), ce sont deux instruments réels qui s’affrontent sur scène : deux cors en fa, qui semblent d’abord ne faire qu’un tant leurs intonations sont proches, puis se détachent l’un de l’autre pour donner corps à des vibrations, des accents, des glissandos, des arpèges… Les cinq miniatures, allant du « mouvement » à la « chute », explorent les possibilités sonores du cor, instrument au timbre modelable et subjuguant. Pris dans un même élan, les cornistes Hugues Viallon et Antoine Dreyfuss offrent une prestation où la construction impeccable de l’ensemble laisse parfaitement rejaillir chaque subtilité de la composition.   

Lonh de Kaija Saariaho (1996) mêle une voix de femme à des sons électroniques enregistrés (tintinnabulements, pépiements d’oiseaux, murmures, résonances graves, …). Le texte en occitan, tour à tour parlé et chanté, est ainsi soutenu par un magma sonore hypnotisant qui sublime la poésie des mots, même si la langue n’est pas comprise en elle-même. La soprano Raquel Camarinha, au timbre délicieusement doux et chaud, parvient à développer une intimité si fusionnelle avec la pièce qu’elle incite le spectateur à la rejoindre dans cette communion amoureuse et mystique.

La pièce Metallics de Yann Maresz (1995) correspond à une innovation fondamentale en musique électroacoustique : elle est écrite pour trompette et dispositif électronique en temps réel. Le trompettiste Johann Nardeau, après être entré sur scène, se voit muni d’un casque et laisse un technicien fixer un capteur sur le pavillon de sa trompette. Très concentré, il se met à jouer, et son jeu déclenche la diffusion d’enregistrements, en fonction des notes qu’il émet. La progression de la pièce est extrêmement intéressante : les effets qu’emploie la trompette (utilisation de plusieurs sourdines) sont rejoints par les sonorités complexes de la bande, créant un milieu sonore en renouvellement constant.

Toutes les œuvres au programme font se rencontrer la musique produite par un musicien « réel » et un son enregistré, modifié et / ou spatialisé. Ce qui engendre un alliage des plus étranges, aux difformités étonnantes et magnifiques. Dès l’automne, rendez-vous dans le studio 105 de la maison de la Radio à Paris pour d’autres concerts de ce type…