Le hasard n’existe pas. En tout cas pas lorsque Iván Fischer, fondateur du Budapest Festival Orchestra il y a plus de trois décennies, répartit les pupitres. L’instrumentation d’une pièce dépend de la partition et laisse relativement peu de place à l’interprétation, mais qui a dit que les bois devaient impérativement jouer à l’arrière de l'orchestre ? Et pourquoi les cuivres sont-ils toujours retranchés derrière un mur de cordes ? Autant de conventions que Fischer aime remettre en question. Il ne s’agit d’ailleurs pas de la seule règle consacrée qui vole en éclats lors de sa résidence de trois jours au Concertgebouw de Bruges. En effet, le lendemain, dernier jour de la visite annuelle du Festival de Budapest, c’est le public présent qui déterminera le programme du concert. Un moyen facile de s’attirer les faveurs des spectateurs ? Ou une noble cause permettant de le rapprocher de la musique ?

Iván Fischer dirige le Budapest Festival Orchestra à Bruges © István Kurcsák
Iván Fischer dirige le Budapest Festival Orchestra à Bruges
© István Kurcsák


On dira ce que l’on voudra, Iván Fischer n’est pas du genre à manger dans la main de son public. Les risques qu’implique la remise en cause des règles implicites de la musique classique sont importants. Le chef d’orchestre hongrois s’octroie cette liberté pour la simple raison qu’il se laisse guider par ce que dicte la musique : dans le Concerto pour piano n° 22 de Mozart, il est évident que les bois doivent se trouver à côté du piano. Ne sont-ce pas ces mêmes bois qui ornementent, complètent et commentent la partition du soliste ? De même, il va de soi que les cors doivent être disposés comme l’épicentre de l’orchestre dans la Symphonie n° 4 de Bruckner. N’est-ce pas le motif du cor, ouvrant la symphonie, qui constitue la fondation, le noyau sur lequel se construit l’ensemble de la masse sonore ?

Fischer dispose son orchestre selon ce qu’il lit dans la partition. Ce que voit le public souligne donc ce qu’il entend – ce qui, en toute logique, constitue l’essentiel. De plus, la centralisation des bois et des cuivres permet une projection meilleure et plus riche du son dans la salle. Sans parler de l’évidence du dialogue entre le clavier et la flûte, la clarinette ou le basson, comme si ces instruments se trouvaient à l’intérieur même du corps du piano à queue à cordes parallèles d’Emanuel Ax. La sonorité particulière de ce piano, développé par le facteur Chris Maene grâce aux connaissances et techniques modernes, est plus douce et délicate que celle du piano à queue traditionnel, ce qui rend le soliste particulièrement vulnérable.

À Bruges, le pianiste américain n'a pas été des plus convaincants sur cet instrument singulier. Ax a certes réussi à faire comprendre les raisons pour lesquelles ce piano – apparenté au piano-forte en matière de texture de par sa fragilité, mais proche du piano à queue classique au niveau de la sensibilité du toucher – a été chaleureusement accueilli par les mélomanes. Il n’a malheureusement pas convaincu en tant que virtuose, en raison d’un manque de synchronisation des deux mains dans certains passages, d’une utilisation maladroite des pédales et surtout d’un manque de précision dans les mouvements plus rapides. Fischer lui offrait certes un accompagnement intuitif, naïf et touchant, mais l’esthétique visée par Ax s’est heurtée aux limites de son ingéniosité technique. Dommage, car la spontanéité avec laquelle le chef d’orchestre est parvenu à rendre le charme des premier et dernier mouvements et la mélancolie du mouvement central était tout à fait exceptionnelle.

La Symphonie n° 4 de Bruckner interprétée ensuite sera éblouissante. Fischer déploie comme une évidence le caractère solennel de l’œuvre, inscrivant les motifs isolés dans un phrasé au long cours qui prend systématiquement une dimension épique grâces aux cuivres. Mieux que nul autre, Fischer sait quel était pour Bruckner le sens de ces fragments individuels juxtaposés parfois dans la partition de façon complexe. En dépit des difficultés de l'ouvrage, le chef comme l’orchestre génèrent dans le mouvement final une catharsis phénoménale. Seul le deuxième mouvement semble légèrement en retrait, Fischer ne parvenant pas à en faire un chapitre capital au sein de la cathédrale sonore qu’est la Symphonie n° 4. Au contraire des premier et troisième mouvements, dans lesquels le balancement entre lumière et obscurité, entre joie et tristesse, entre musique symphonique et musique de chambre, entre monumental et minuscule, provoque des remous incessants qui constituent la dynamique de l’interprétation.

Celle-ci restera en mémoire comme un tour de force phénoménal, réalisé par un Budapest Festival Orchestra comptant dans ses rangs des solistes du plus haut niveau qui méritent chacun leur médaille, de Gabriella Pivon (flûte) à Kyeong Ham (hautbois) en passant par Ákos Ács (clarinette) et – last but not least ! – l'excellent Zoltán Szőke au cor.

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