Mozart et Bruckner, deux compositeurs autrichiens, étaient au programme de ce concert donné à l’Auditorium de Radio France. Disons d’emblée que ce drôle de mariage – la légèreté de Mozart ayant peu à voir avec l’emphase brucknérienne – n’a pas complètement convaincu et ce malgré la qualité des œuvres choisies, le Concerto pour clarinette de Mozart et la Symphonie No.9 de Bruckner. La faute en revient principalement à l’Orchestre National de France, décidément le moins en forme des orchestres parisiens en ce moment, alors même qu’il était dirigé par l’un des plus grands chefs actuels, Bernard Haitink.

Patrick Messina © Gilles Swierc
Patrick Messina
© Gilles Swierc
Le Concerto pour clarinette en la majeur de Mozart est le chef-d’œuvre que l’on sait. Composé classiquement de trois mouvements, vif, lent, vif, il était destiné à un ami de Mozart clarinettiste et franc-maçon, Anton Stadler. Patrick Messina, clarinette solo de l’ONF, en était l’interprète éclairé et talentueux. Un son riche et velouté, souplesse et élégance, nuances ; Patrick Messina domine une musique qu’il interprète avec la précision et l’énergie nécessaires.

L’Orchestre National de France en petit effectif semble lui moins à l’aise, sans doute a-t-il perdu l’habitude de jouer cette musique. Les traits initiaux des contrebasses sont imprécis, les cors sonnent pâteux, l’harmonie cherche longtemps ses marques et les unissons des cordes sont très imparfaits. Pourtant, Bernard Haitink dirige avec élégance et précision cette musique qui paraît simple mais qui est tellement difficile à interpréter. Les tempi sont justes, la lisibilité qu’il obtient excellente, le dialogue entre les groupes d’instruments, si important chez Mozart, est au rendez-vous, mais malgré tout cela, ce Mozart presque trop classique ne séduit pas. On en vient presque à regretter les excès auxquels les baroqueux nous ont trop souvent habitués dans cette musique…

Toutefois, l’Adagio central est une vraie réussite, véritable moment suspendu hors du temps durant lequel Bernard Haitink et Patrick Messina, manifestement sur la même longueur d’onde, construisent un captivant climat de sérénité, derrière lequel pointe tout de même un peu d’inquiétude – Mozart mourra deux mois plus tard − tout à fait réussi et saisissant, notamment grâce à de très belles nuances. Dommage que le reste du concerto n’ait pas été à une telle hauteur de vue, une condition qui sied si bien à l’extraordinaire musique du dernier Mozart.

En seconde partie, c’est naturellement un Orchestre National de France en grand effectif qui est sur scène, avec huit contrebasses, quatre cors et quatre tuben (instrument au pavillon tourné vers le haut mais joué avec une embouchure de cor) pour la neuvième symphonie de Bruckner. Tout a déjà été dit sur cet autre chef-d’œuvre, inachevé celui-ci, et véritable testament synthèse de toute son œuvre qu’il cite d’ailleurs largement, comme le fera plus tard, dans un esprit radicalement différent, Igor Stravinsky dans son extraordinaire Requiem Canticles. Dédiée « à la plus grande gloire de Dieu » cette ultime symphonie de Bruckner est composée de trois mouvements notés respectivement Feierlich, misterioso (Solennel et mystérieux), Scherzo. Bewegt, lebhaft (Agité et vif), Adagio. Langsam, feierlich (Lent et solennel).

Bernard Haitink, qui depuis toujours dirige cette musique, domine à l’évidence le sujet et dirige presque par cœur même si, comme à son habitude, la partition est sur son pupitre. Sa direction sobre et large est à l’image de la musique : passionnée, contrastée, puissante et concentrée. À la main droite qui tient une baguette précise et infaillible répond la main gauche vibrante lorsqu’elle veut solliciter la puissance.

Car il est surtout question de puissance dans cette musique tellurique, même si des moments plus doux alternent avec les déchaînements orchestraux les plus fulgurants. L’Orchestre National de France, manifestement plus à l’aise que dans Mozart, investit avec engagement et passion ces fulgurances et ces déchaînements. Mais malgré cette réactivité, le son d’ensemble n’est pas toujours très raffiné, les bois disparaissent souvent masqués par des cuivres omniprésents et les contrebasses manquent de la rondeur nécessaire à la musique germanique. Ces réserves d’ensemble ne doivent pas masquer la grande qualité individuelle des instrumentistes, par exemple du timbalier, d’une précision infaillible et sur lequel les tutti d’orchestre viennent littéralement se reposer, et de la hautboïste dont les interventions d’une grande poésie illuminent à bon escient cette musique le plus souvent sombre et angoissante. Malgré ces qualités individuelles évidentes, malgré l’engagement de la violon solo, malgré la direction tendue de Bernard Haitink, cette neuvième symphonie, qui devait nous emmener aux confins du paradis, ne parvient pas réellement à décoller. Et ce soir-là, on est loin des miracles d’intensité véritablement bouleversants qu’obtenaient dans cette musique un Carlo-Maria Guilini ou un Léonard Bernstein qui tous deux ont laissé de fabuleux enregistrements avec l’Orchestre Philharmonique de Vienne.

Ce concert montre donc qu’un important travail de fond est nécessaire pour faire progresser l’Orchestre National de France qui semble avoir perdu en qualité depuis le départ de Kurt Masur. Le choix du prochain directeur musical sera essentiel pour l’avenir de cet ensemble. L’Orchestre Philharmonique de Radio France a su faire le bon choix il y a quinze ans maintenant et le résultat est aujourd’hui spectaculaire. Puissent les responsables de Radio France s’inspirer de cet exemple pour l’Orchestre National de France.