Le Festival d’Art lyrique d’Aix-en-Provence 2019 est, pour l’Ensemble Pygmalion et son directeur musical Raphaël Pichon, presque entièrement consacré à Mozart. En parallèle du Requiem mis en scène par Romeo Castellucci, les musiciens ont donné trois concerts autour des œuvres les plus tardives du compositeur. Au programme ce soir du Théâtre de l’Archevêché, les Symphonies n° 38 et n° 39, ainsi que l’air de concert Bella mia fiamma, addio… Resta, o cara avec la soprano Siobhan Stagg.

Raphaël Pichon © Igors Studio
Raphaël Pichon
© Igors Studio

Premier arrêt en 1786 avec la Symphonie n° 38 « Prague », composée à Vienne mais associée au voyage de Mozart à Prague où Les Noces de Figaro reçurent un triomphe – alors que l’accueil avait été mitigé dans la capitale autrichienne. En ré majeur, tonalité lumineuse, la symphonie est pourtant d’une intensité dramatique qui n’est pas sans rappeler Don Giovanni qui viendra peu de temps après. L’Ensemble Pygmalion, qui joue sur instruments d’époque, insuffle un caractère particulièrement théâtral à toute l'œuvre. Le fait de jouer depuis une semaine le Requiem aide sans doute les musiciens à trouver cette expressivité légèrement teintée d’une noirceur discrète mais saisissante. L’« Adagio » introductif fait entendre des cordes parfaitement ensemble et vivantes, facilitant la tâche de Pichon qui, dirigeant sans baguette, suggère à peine des crescendo aussitôt exécutés. La fugue de l’« Allegro » qui suit est interprétée avec malice et légèreté, faisant écho à la fameuse ouverture de La Flûte enchantée. C’est presque avec surprise que l’on retrouve une expression quasi romantique dans l’« Andante ». Malgré un tempo soutenu, l’orchestre prend le temps de chanter et dialoguer. On peut alors apprécier les timbres soyeux et si doux des vents baroques : le hautbois de Jasu Moisio ou la flûte de Georgia Browne font merveille. Viennent enfin à l’esprit les premières symphonies de Beethoven à l’écoute du mouvement final noté « Presto ». Les timbales musclées donnent efficacement l’impulsion à un Ensemble Pygmalion enlevé et toujours aussi vif.

1787 : on continue l’exploration des dernières années de la vie de Mozart par l’air de concert Bella mia fiamma, addio… Resta, o cara (ou « Au revoir ma belle flamme… reste ma chérie » si l’on se risque à une traduction). Il est composé juste après Don Giovanni qui rencontre là encore un succès flamboyant à Prague. Constitué de trois parties, un récitatif noté « Andante », un « Aria » et un « Allegro » final, l'air raconte l’histoire de Titano devant se séparer de Proserpina. L’ensemble de la pièce est caractérisé par une atmosphère sombre, en témoigne les dernières strophes de l’œuvre : « Cette existence si amère / Ne peut être plus longtemps endurée ». La soprano Siobhan Stagg restitue parfaitement le tiraillement amoureux du personnage, nous offrant une interprétation limpide et sans épanchements inutiles. La diction de l’Australienne est très claire et la chanteuse arrive à exploiter au maximum les possibilités expressives de l’italien. Elle fait de plus entendre des aigus cristallins jamais forcés et des couleurs délicates. L’Ensemble Pygmalion et son chef font preuve d’une grande souplesse dans l’accompagnement, en permanence à l’écoute et à l’affût de la moindre respiration ou rubato de la part de la chanteuse.

On termine la soirée par l’année 1788, date de composition de la Symphonie n° 39. Comment ne pas repenser à Beethoven en entendant les accords qui ouvrent l’« Adagio » initial ? En mi bémol majeur, ils semblent annoncer le Concerto n° 5 « L’Empereur ». Solennels et élégants, ils laissent la place à un « Allegro » ici tranchant et précis comme sait l’être Pygmalion. Pichon mise sur la clarté et le détaché mais parfois au détriment du chant, avec quelques passages un peu trop secs dans les cordes ou manquant de legato dans les vents. Ce petit défaut vient se confirmer dans l’« Andante con moto », avec cette fois un son de violons et altos un peu rêche, manquant de rondeur. Heureusement ces réserves sont bien vite dissipées dans les deux derniers mouvements, où l’orchestre retrouve son élan plein de fraîcheur mais aussi l’élégance du début de la symphonie dans le trio du « Menuetto ». Le finale est espiègle et plein d’entrain, avec un Ensemble Pygmalion et Pichon usant de tous les moyens possibles – contrastes, soufflets, accents – pour faire vivre cette musique.

L’épopée temporelle s’achève. On repense alors au mot de Glenn Gould, qui déclara un jour à un journaliste que Mozart était « mort trop tard ». Vraiment ?

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