L’Orchestre Pasdeloup revient à la Philharmonie dans un programme varié qui mêle les musiques de Prokofiev et de Beethoven à celle de Katya Saariaho, compositrice finlandaise largement à l’honneur le mois dernier lors du festival Présences de Radio France. Au pupitre, le chef ukrainien Mykola Diadiura, avec le pianiste Abdel Rahman el Bacha.

Abdel Rahman El Bacha © Carole Bellaïche
Abdel Rahman El Bacha
© Carole Bellaïche

Œuvre déroutante par sa brièveté, Forty Heartbeats de Katya Saariaho est faite de courtes sections dont l’ordre d’exécution et laissé au choix du chef d’orchestre. Dans l’interprétation de Mykola Diadiura, l'œuvre débute dans le suraigu d’un son irisé des violons, puis s’attarde dans une section statique, contemplative et descriptive, qui semble proche des paysages nordique. Chaque section apporte sa couleur spécifique, et l’orchestre parvient à exprimer ses couleurs comme par touches, qui ne sont qu’esquissées.

Le deuxième concerto de Prokofiev est sans conteste un monstre sacré du piano. Il faut du cran pour l’aborder, une technique sans failles, et surtout une témérité doublée d’une fureur et d’une obstination irrationnelle pour ne pas craindre de se jeter dans l’abysse la tête la première, et d’être littéralement englouti par cette musique qui ne laisse personne indemne, ni le pianiste ni les auditeurs. La folie du risque est de mise, et le pianiste doit être toujours à la limite de la rupture, faire preuve d’un engagement complet et dépasser les zones de confort s’il a le luxe d’en trouver. Là est justement le reproche que l’on fait à Abdel Rahman El Bacha : son incomparable maîtrise technique le dessert, en ce sens qu’elle lui donne la possibilité de tout contrôler.

Le pianiste parvient à maitriser chaque déferlement d’accords, mais cette maîtrise bride la spontanéité et l’inconscience pourtant de mises dans ce concerto. Où est ce gouffre béant qui menace à chaque instant de tout engloutir, où est cette respiration haletante ? Abdel Rahman El Bacha ne prend que peu de risques, et donc ne surprend pas. Le tempo relativement lent lui permet d’atteindre une grande clarté dans le discours, mais est-ce vraiment cette clarté presque froide que l’on attend dans la cadence dévastatrice de l’Andantino ? La clarté et la maîtrise s’atteignent au détriment de l’engagement et de la dimension démiurgique. Les mains du pianiste font des grands bonds du clavier, avec une technique fondée sur le rebond plus que sur l’économie de mouvement, n’hésitant pas à prendre de la hauteur pour retomber avec une précision implacable sur les touches. L’énergie est là, mais le côté frondeur et acéré fait défaut, et le discours est par trop systématique, manquant d’espace et de respiration, ainsi que d’intimité dans l’énoncé du thème initial en sol mineur.

L’interaction avec l’orchestre ne se fait pas sans quelques problèmes de synchronisation, comme le retard des trombones à la fin de la cadence, mais globalement l’orchestre et le pianiste vont dans une même direction interprétative. Le Scherzo séduit plus que l’Andantino, le flux diabolique des doubles croches a ce sarcasme qui faisait défaut dans le premier mouvement, et la maîtrise technique est doublée d’une audace et d’une imagination remarquables. La gestion des nuances et des atmosphères dans l’Allegro tempestoso est menée avec une grande intelligence, et les accords extatiques posés par le piano seul donnent des frissons. On regrette que l’Andantino n’ait pas été abordé avec la même recherche de sonorité et de retranchements.

Après Prokofiev, le concert se poursuit par la Symphonie n°7 de Beethoven, qui laisse cette fois au chef une pleine mesure pour s’exprimer. La conduite des phrases est souple et élégante, et les directions musicales toujours claires. Mykola Diadiura fait jubiler le son dans le Vivace et l’Allegro final, tandis qu’avec une économie de moyens il réussit à instiller dans la marche tragique de l’Allegretto une lumière presque sereine dans sa résignation. Sa vision globale lui donne un souci de l’équilibre d’ensemble de l’orchestre, mais les interventions des solistes auraient pu gagner à être davantage soulignées. Le Vivace est quant à lui irrésistible de jeunesse et de piquant, relevé par une rare gestion des dynamiques.