Faut-il sortir de son répertoire de spécialité? Il est vrai que depuis quelques décennies, nous voyons les figures familières de la musique ancienne se dégourdir les jambes dans les siècles suivants. Et quoi de plus intéressant qu'écouter un Beethoven ou un Mozart interprété avec l'éclairage frais et spontané des interprètes de musique ancienne? Harnoncourt, Gardiner, Minkowski, Christie : tous se sont livrés, avec plus ou moins de bonheur, à l'exercice de colorier en dehors des lignes, et c'est cela qui permet de ne pas installer trop confortablement l'oreille du public dans une tradition interprétative immobile et poussiéreuse.

Michiel Hendryckx © Paul van Nevel
Michiel Hendryckx
© Paul van Nevel

Le Huelgas Ensemble est un groupe vocal et instrumental belge, placé depuis sa création en 1971 sous la baguette et le cigare de Paul van Nevel. Il se spécialise dans la musique polyphonique du Moyen-âge et de la Renaissance, et, s'il s'aventure dans le monde entier pour emporter l'adhésion du public du Lincoln Center de New York ou des Proms à Londres, il ne trempe que rarement l'orteil dans la musique vocale après le 16ème siècle.

Dans la Chapelle Royale était assis un public très satisfait d'avoir évité pour une fois l'habituel Messie de Haendel. Devant lui, dans le choeur magnifique de la Chapelle Royale de Versailles, se tenaient les huit chanteurs du Huelgas Ensemble, accompagnés par trois flûtistes à bec, un violon et une viole de gambe. Esprit de Noël oblige, Paul van Nevel nous a livré ses propres pas dans la neige : une histoire de Noël en trois tableaux et un épilogue. Successivement, "La Naissance à Bethléem", "Les Crimes d'Hérode" et "Le Voyage des trois rois Melchior, Gaspar et Balthazar". À l'intérieur de ces trois tableaux, une progression chronologique nous a fait écouter des pièces allant d'anonymes du 14ème siècle à des Noëls du 19ème siècle britanniques ou allemands.

C'est dans ce mélange des genres que la performance du Huelgas Ensemble s'est révélée être inégale. Tout d'abord, il faut noter le problème d'équilibre entre les chanteurs et l'ensemble instrumental. Les chanteurs, peut-être habitués dans le cadre du Huelgas Ensembe à chanter a cappella n'étaient pas toujours clairement perceptibles à travers le rideau de flûtes à becs situé devant eux. L'idée était pourtant géniale : remplacer l'orgue positif par un trio de flûtes permettait d'obtenir à timbre égal un son plus généreux et vivant, composé de l'élégante musicalité des trois flûtistes. L'opposition entre les cordes et les vents a en tout cas donné à tout le concert une grande richesse de timbre et a permis des contrastes plutôt inhabituels pour ce genre de répertoire dont l'instrumentation n'était pour la plupart du temps pas fournie avec la partition de choeur. 

Le programme promettait pourtant une soirée de Noël proche de ce que pouvait évoquer Alphonse Daudet : la nuit tombée, le public se réfugie dans une magnifique chapelle pour écouter des Noëls anciens. En chanter des traditionnels était un pari pour cet ensemble spécialisé. Et autant les hoquets et déchants anonymes sont toujours un bijou de perfection sous la direction épurée et sèche de Paul van Nevel, autant les Christmas Carols sont apparus un peu fades, et presque paradoxalement malvenus quand placés aux côtés de Jan Pieterszoon Sweekinck et de Pierre de Manchicourt, qui eux ont bénéficié d'un traitement vocal absolument irréprochable et sensible.

Évidemment, cela n'était pas suffisant pour ternir une prestation qui était dans l'ensemble adéquate : il y a quelque chose de très satisfaisant à voir se dérouler sous nos oreilles l'évolution du langage polyphonique fleuri du 14ème siècle vers l'élaboration du langage choral proche de celui de Jean-Sébastien Bach. Quelques découvertes sont également venues iriser le programme : par exemple, le Quae stella sole pulchrior tiré du Bréviaire de Paris (1736) nous a offert une vision du choral à la française absolument sublime. 

Il s'agissait donc ce soir d'une prestation inégale de la part du Huelgas Ensemble : le programme, plein de trouvailles géniales et d'astuces instrumentales (flûtes pour remplacer l'orgue, les cordes en pizzicato pour remplacer le luth ou le théorbe), n'a pas suffi à dissiper cette impression d'être devant un ensemble qui n'était pas en grande forme, enclin à des tics interprétatifs qui n'étaient pas les bienvenus dans la musique du 19ème siècle, et vocalement un peu maniéré.

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