Jeudi 4 mai 2017, Leonidas Kavakos devait jouer sur la scène de la Philharmonie de Paris avec le Royal Concertgebouw Orchestra d'Amsterdam. Malheureusement, pour des « raisons personnelles », le violoniste virtuose a dû renoncer au concert quelques jours avant, laissant sa place à Isabelle Faust. Le résultat n’a pas vraiment été satisfaisant… En revanche, la deuxième partie de la soirée, consacrée à la troisième symphonie de Beethoven, a permis à cet ensemble renommé d’offrir au public quelques très beaux moments de musique.

Myung-Whun Chung © Riccardo Musacchio
Myung-Whun Chung
© Riccardo Musacchio

Le concerto pour violon de Brahms est l’un des plus connus du répertoire – si ce n’est peut-être le plus populaire de tous, grâce à son finale brillant, énergique et fougueux. Créé en 1879, il requiert de la part du soliste une virtuosité époustouflante, et s’appuie sur des thèmes marquants et contrastés. Il ne fait nul doute que Leonidas Kavakos aurait été spectaculaire dans ce répertoire dont il a l’habitude et qu’il maîtrise si bien. L’agilité extrême du violoniste grec et l’expressivité aiguisée de son jeu semblent le destiner à s’emparer d’une œuvre de cette envergure pour émerveiller les salles du monde entier. Cependant, le 4 mai, c’est Isabelle Faust qui se voit propulsée sur scène pour donner le fameux concerto de Brahms. Bien qu’il s’agisse d’une excellente musicienne, la violoniste cultive une esthétique très différente de celle de Kavakos ; son répertoire de prédilection (plutôt orienté baroque et classique voire début du romantisme) ne fait pas appel à la même technique, à la même sensibilité, ou encore à la même personnalité. Ainsi, Isabelle Faust excelle dans son art mais représente un tout autre genre – plus délicat, plus nuancé, plus chambriste dans l’esprit.

Aussi remarquable soit-elle lorsqu’elle joue des œuvres qui lui correspondent, la violoniste ne parvient pas à convaincre dans du Brahms. Les tempi choisis (surtout dans le premier mouvement) sont d’une lenteur impossible, ce qui alourdit le son de l’orchestre et ne met pas non plus en valeur la soliste qui semble lutter contre la difficulté du morceau. Elle se trouve d’ailleurs en réelle difficulté à plusieurs reprises. De façon générale, Isabelle Faust n’adopte pas le style adapté à cette musique : elle appuie trop sur la corde et ne parvient pas à donner de souffle à sa partie. Son interprétation manque sans doute de préparation, mais il semble également évident qu’il existe un profond décalage entre l’univers de Brahms, passionné, typiquement romantique et caractérisé par des émotions exacerbées, et celui qui habite Isabelle Faust, peu à l’aise dans ce rôle de soliste star. Pour preuve, elle éblouit tout naturellement la salle au moment de son bis, une pièce qui lui parle à l’évidence bien plus (Guillemain) et lui inspire un jeu coloré, raffiné et lumineux.

La longue symphonie « Eroica » de Beethoven (1805) est l’occasion pour le Royal Concertgebouw Orchestra d’Amsterdam de se montrer enfin. Chung dirige par cœur et ne fléchit pas à un seul instant ; la partition est véritablement en lui, il la fait vivre comme lui respire à travers elle. Sa direction traduit une connaissance absolument parfaite de la symphonie : chaque thème, chaque inflexion dans l’orchestration, chaque subtilité de l’écriture ou de la structure dans un mouvement sont rendus audibles, lisibles à l’audition – comme venant s’inscrire de façon évidente au sein d’un tout – et contribuent à magnifier la musique de Beethoven, en dévoilant la richesse des couleurs et des architectures internes à l’œuvre. L’Eroica s’impose dans toute sa grandeur, sa splendeur. Le premier mouvement est sidérant d’harmonie, de beauté naturelle : la qualité hors pair de l’orchestre est mise en lumière dès les premières mesures. La marche funèbre est réalisée sans pathos mais avec beaucoup de nuances dans les intonations et se révèle d’autant plus bouleversante. Et que dire de la performance éblouissante des cors dans le Scherzo sans employer trop de termes laudatifs ? Inutile de dire plus à quel point la seconde partie de la soirée a été un succès, grâce au talent confondant du Concertgebouw et aux intuitions géniales de Chung.