Myung-Whun Chung évoquait encore récemment quel plaisir un chef d’orchestre peut avoir à diriger Brahms, lui qui a notamment enregistré une intégrale de ses symphonies. Celui-ci se situerait avant tout dans sa savante sollicitation de l’orchestre, élargi, plus néo que postromantique, dans sa volonté de jouer davantage des couleurs que des contours, des pleins que des vides, de la douceur que de la tension. Ce goût prononcé pour le flou, le tendre, n’a plus aucun secret pour Myung-Whun Chung. Si bien que la promesse d’un programme 100% brahmsien pour le retour au Philhar' du chef honoraire avait de quoi enthousiasmer et fut, avec un plaisir et une générosité évidentes, abondamment tenue.

Myung-Whun Chung © Riccardo Musacchio
Myung-Whun Chung
© Riccardo Musacchio

Le Concerto pour piano n°2 n’est pas non plus inconnu à Nicholas Angelich, lui qui, dès l’ouverture de l’Allegro non troppo sur l’inhabituelle exposition du thème par le cor, sait rendre à merveille l’étonnant équilibre créé alors entre l’orchestre et le piano. Dialogué, symphonique, le concerto évolue, au fil d’accords et d’arpèges puissants mais à la virtuosité jamais superflue ou gratuite, vers le plus orageux Allegro appassionato, aux accents fantastiques diablement schumanniens. Moins impétueux, plus méditatif, l’Andante laisse entendre la possibilité d’un double concerto entre le piano et le tendre violoncelle du « super-soliste » Eric Levionnois. La conclusion sur l’Allegretto grazioso, à peine plus empressé – Myung-Whun Chung, aime, comme Brahms, à jouer sur la subtilité des contrastes de tempi plutôt que de les appuyer – laisse entrer peu à peu l’énergie du premier mouvement, pour se finir presque abruptement, mais si joyeusement… En bis, comme pour souligner les effets d’un scherzo entre fantastique et merveilleux, Nicholas Angelich choisit la Rêverie des Kinderszenen, scène touchant à l’ingénuité sans jamais tomber dans la mièvrerie – grâce, naïveté et entrain, écrira Liszt. Bel adieu à un public transporté !

C’est sur l’une des plus tempérées des symphonies que l’orchestre reprend après l’entracte : la numéro 2, succédant à un premier opus vite requalifié de 10ème de Beethoven. L’ampleur d’un Allegro non troppo faisant la part belle à des bois en très grande forme – Thomas Prevost à la flûte, Jérôme Voisin à la clarinette, Hélène Devilleneuve au hautbois, ainsi que les pupitres de cuivres, en très grande forme, remplissent joyeusement leur office – édifie autour d’un thème à la simplicité déconcertante une admirable texture. L’Adagio non troppo fait dialoguer tessitures et timbres avec grâce et clarté, des solides bassons aux tendres violoncelles. Les accords, entre arpèges, tintinnabulations et rares assombrissements, passent avec facilité du contemplatif à l’agité, dansent, se mélangent sous la baguette économe mais alerte de Myung-Whun Chung. C’est enfin sur une joie toute beethovenienne que se conclue l’opus avec un Allegro con spirito pour le moins habité. Au milieu des fervents applaudissements, le chef rappelle, dans un français solide mais empreint de pudeur, la nécessité du Sidaction, au profit de qui s’est déroulé ce brillant concert. C’est à son président Pierre Bergé qu’il dédie l’émouvant bis, l’archiconnu mais toujours émouvant Poco Allegretto de la troisième symphonie, pour peu qu’on s’y attelle sans s’y apesantir mais surtout sans cynisme, en dosant savamment la tendresse et la mélancolie. Chose faite pour le chef et l’orchestre visiblement très préparés, quittant la scène sous des applaudissements chaleureux.