On ne rendra jamais suffisamment grâce à Leonardo Garcia Alarcón et à son orchestre, Cappella Mediterranea d’avoir fait découvrir au grand public les deux seules œuvres de Michelangelo Falvetti (1642-1692) qui soient parvenues jusqu’à nous : Nabucco – ou plus exactement Il dialogo del Nabucco – et Il diluvio universale. Aussi, on ne peut que se réjouir de ce que l’Opéra de Dijon ait mis la première au programme de cette saison.

Leonardo Garcia Alarcon © Jean-Baptiste Millot
Leonardo Garcia Alarcon
© Jean-Baptiste Millot

C’est au musicologue italien Nicolò Macavino que l’on doit la découverte de la partition de ce « dialogue », à mi-chemin entre oratorio et opéra, créé à Palerme en 1683. Après un prologue allégorique réunissant l’Euphrate, l’Orgueil et l’Idolâtrie, le livret de Vicenzo Gattini s’inspire de la Bible (livre de Daniel) : il raconte le supplice de trois jeunes gens, rescapés de la fournaise dans laquelle Nabuchodonosor II, roi de Babylone, les avait jetés pour avoir refusé de vénérer une statue païenne à son image.

Ce Nabucco est un bijou d’une prodigieuse richesse, tant harmonique que mélodique, qui enveloppe le spectateur et l’emmène loin, vraiment très loin. Musique de passage entre deux siècles, composée dans une Sicile sous domination espagnole, l’œuvre tout entière est un hymne, un chant d’amour à la Méditerranée et à ses multiples cultures. Dans chaque note, Mare Nostrum chante et résonne de toutes ses couleurs et de tous ses accents, se faisant tour à tour foisonnante, exubérante, recueillie, mélancolique, sensuelle… Sous la direction attentive et galvanisante de Leonardo Garcia Alarcón, aucun de ces accents, aucune de ces couleurs n’échappent à la bien nommée Cappella Mediterranea, dont la cohésion et la précision sont sans faille. Et si l’on dit à propos d’Alcione de Marin Marais que l’orchestre peut tout décrire, une démonstration éclatante en est offerte ici, avec une incroyable variété de paysages musicaux : ondoiements de l’Euphrate, étendues luxuriantes, scènes intimes ou quasiment mystiques, magnificence… C’est un enchantement permanent de sonorités inédites, voire inouïes au sens propre. En outre, pour souligner avec justesse les figures arabisantes de la partition, Leonardo García Alarcón a eu l’excellente idée d’enrichir l’orchestre d’instruments orientaux. Ainsi, on ne manque pas de remarquer les superbes motifs dessinés par les percussions de Keyvan Chemirani, grand connaisseur et interprète des musiques modales de Méditerranée et d’ailleurs.

À trois exceptions près, la distribution, très homogène, est la même que celle qui enthousiasma le public de la Chapelle Royale de Versailles la saison dernière. Dans le rôle-titre, Fernando Guimarães ne manque pas d’atouts : éloquence tranchante, énergie, impétuosité siéent on ne peut mieux à la personnalité du monarque mégalomane. La voix chaude et bienveillante de Matteo Bellotto semble tout droit sortie du lit de l’Euphrate. L’autre basse de la distribution, Alejandro Meerapfel, incarne Daniele avec une humanité et une autorité qui s’expriment sur l’ensemble de la tessiture, depuis les graves, francs et profonds, jusqu’aux aigus, ronds et charnus. L’Arioco du contre-ténor Owen Willetts traduit parfaitement l’embarras et l’ambivalence du préfet des milices. Les rôles des trois jeunes suppliciés sont dévolus à des sopranos : Caroline Weynants est un Anania au timbre velouté et aux aigus solides ; Arianna Venditelli donne à son Azaria (et Idolatria dans le prologue) une allure plus frêle, un peu moins expressive, mais tout aussi agile dans les aigus ; Lucía Martín-Cartón, quant à elle, est un Misaele touchant et cristallin. Superbia dans le prologue, Capucine Keller démontre l’étendue de ses capacités et de sa virtuosité dans des aigus qui s’envolent avec une grande aisance. Les interventions du Chœur de Chambre de Namur sont peu nombreuses, mais très précises et efficaces.

La connivence entre les musiciens, les chanteurs et le chef d’orchestre est évidente, de même que l’énergie qui les anime dans un engagement de tous les instants. Le bonheur de jouer, de chanter, de partager rayonne puissamment, que ce soit dans les notes ou sur les visages. Le public dijonnais, conquis, s’est vu offrir deux bis, en guise d’apothéose jubilatoire. Cet accueil est d’excellent augure pour Leonardo García Alarcón et sa Cappella Mediterranea, qui inaugureront la saison prochaine une résidence de plusieurs années à l’Opéra de Dijon.