« Ce que vous allez voir ce soir n’est pas un spectacle ». Transposition chorégraphique de l’Outrage au public de Peter Handke, Naharin’s Virus nous électrise dès le début par sa promesse subversive… Absence de narration et de personnages, déni de la scène et des conventions théâtrales, seuls restent une scène vide et un espace-temps suspendu qui placent le spectateur face à ses préjugés et à son imaginaire intérieur.

© Gadi Dagon
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Le public est alors pris avec délice à son jeu et devient le sujet d’un propos un rien sarcastique : « Vous avez l’air fascinant. Vous avez l’air captivant. » Et, plus tard ; « Vous êtes plutôt lassants. Vous n’êtes pas un sujet en or. En vous choisissant, l’auteur était mal inspiré. » La chorégraphie, qui vient illustrer la récitation du texte de Handke, donne une interprétation intelligente de cet anti-théâtre, à mi-chemin entre la dérision et la gravité.

Loin de livrer une exégèse chorégraphique du texte de Peter Handke, l’œuvre de Naharin ne propose qu’une adaptation dansée de certaines bribes de la pièce, récitées par l’un des danseurs. Les références au mouvement et à l’espace sont nombreuses, permettant un intéressant dialogue entre la danse et le propos de Handke. La scène vide se peuple peu à peu de gestes, de trépignements, de digressions mentales et d'émotions que couve un public au cœur de la pièce, et qu’interprètent avec acuité les danseurs. En fond de scène, ceux-ci improvisent, au gré de leur imagination, des dessins à la craie sur un grand tableau noir, cadavre exquis d’une expérimentation collective.

© Gadi Dagon
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L’œuvre de Naharin dépasse pourtant la simple mise en image du texte pour s’ancrer plus profondément dans l’intimité de ses interprètes et refléter l’identité de sa troupe. Fondée à Tel-Aviv en 1964 par la baronne Batsheva de Rotschild (qui nomma Martha Graham responsable artistique), la compagnie de danse contemporaine israélienne Batsheva Dance Company travaille depuis près de vingt-cinq ans avec le chorégraphe Ohad Naharin. Cette collaboration a permis de développer au fil des années un langage chorégraphique explosif, émanant de la technique d’exploration émancipatrice unique de Naharin, nommée « gaga dance ». Créé en 2001, Naharin’s Virus est donc emblématique de cette déflagration du mouvement et d’un véritable jaillissement d’émotions et de sensations. Le virus de Naharin est contagieux et a l’effet d’un véritable détonateur.

Mais au-delà de sa danse si caractéristique, la Batsheva Dance Company apporte aussi une touche identitaire à l’œuvre en évoquant en filigrane le conflit israélo-palestinien et le rapport à la religion. La musique traditionnelle du compositeur palestinien Habib Alla Jamal, les témoignages poignants de certains interprètes, qui entrecoupent la récitation de la pièce de Handke, et l’anagramme « Plastelina » inscrit à la craie sur le tableau, jalonnent ainsi la pièce et lui donnent une couleur particulière.

© Gadi Dagon
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«  Vous allez rester sur votre faim », nous avait-on inquiétés en début de représentation. L’avertissement était bien à prendre sur le ton de l’humour, car l’énergie de la Batsheva Dance Company, souffle du début à la fin. Pourtant, il est vrai que l’on reste sur sa faim, car la performance, tout excellente qu’elle soit, ne dure à peine plus d’une heure…