Les Amis de l’orgue de Québec recevaient samedi soir la tête d’affiche de leur saison, le virtuose états-unien Nathan Laube. À l’aube de la trentaine, il s’est déjà mesuré aux instruments les plus prestigieux de la planète et enseigne à la Eastman School of Music à Rochester. Il a réservé quelques jours de son agenda éminemment rempli pour faire un saut au Québec afin d’y donner deux récitals, un à l’oratoire Saint-Joseph de Montréal et un à l’église Saints-Martyrs-Canadiens de Québec. Cette dernière prestation a été d’un très haut niveau, même si l’engagement et l’imagination musicale pouvaient faire défaut à certains moments.

Nathan Laube © Joseph Routon
Nathan Laube
© Joseph Routon

C’est dans les deux œuvres de Maurice Duruflé au programme que Nathan Laube a le plus brillé. Il faut dire que cette musique laisse peut-être moins de place à l’expressivité (en comparaison avec celle de Bach ou des romantiques français par exemple) et satisfait généralement avec un bon rendu du texte musical – ce qui est déjà, en soi, tout un défi ! Le jeune musicien est un technicien hors pair, meilleur que la plupart des autres organistes entendus à Québec depuis de nombreuses années. Le corps est droit mais détendu, et autant les pieds que les doigts obéissent avec une précision superlative.

Dans le Prélude et fugue sur le nom d’Alain, le motif de fileuse est exécuté avec brio, traversé par la clarté du cristal. Moins exigeant, le Prélude, Adagio et Choral varié sur le Veni Creator comporte néanmoins des passages délicats (on pense à la deuxième variation) qui sont joués également à la perfection. L’artiste réussit en outre à bien construire les crescendo pour y infuser un maximum de tension dramatique. C’est le cas à la fin de la Fugue sur le nom d’Alain, mais également dans la variation finale du Veni Creator. Le legato est toujours subtil, nourri, comme en témoigne le solo de trompette dans le Prélude sur le Veni Creator ou le solo de pédale de la troisième variation de la même œuvre. L’Adagio central est également interprété avec une magnifique sensibilité. Le thème des Litanies de Jehan Alain dans le Prélude et fugue lui rendant hommage aurait toutefois pu être plus posé.

Au plan des registrations, Nathan Laube se révèle un véritable orchestrateur. C'est notamment manifeste dans les deux œuvres de Rameau (chaconne des Indes galantes et ouverture de Pygmalion) superbement transcrites par Yves Rechsteiner. On croirait que les deux morceaux, qui font usage du grand jeu et des différents mélanges habituels dans la musique baroque française pour orgue, ont été écrits pour cet instrument. L’idée d’utiliser la voix humaine à certains moments est des plus judicieuses. Dans ces deux morceaux plus spécialement, l’organiste joue agréablement avec l’acoustique du lieu avec un enchaînement idéal des différentes sections. Les défis techniques n’ont aucun secret pour lui, notamment les difficiles notes répétées rapides de l’ouverture de Pygmalion. On aurait cependant préféré davantage de fougue dans l’exécution, les différentes intentions musicales de l’interprète semblant plus « apprises » que vécues dans le moment.

C’est dans Bach que cet aspect est le plus patent. Laube connaît ces œuvres comme le fond de sa poche, ayant joué le troisième cahier du Clavierübung au complet au Royal Festival Hall de Londres il y a quelques mois. Souvent écrits à quatre, cinq ou même six voix, ces chorals sont d’une redoutable difficulté étant donné leur foisonnement contrapuntique. Le musicien se rit de ces obstacles. Chaque ligne musicale, chaque note est manifestement intégrée et digérée. Dans le choral « Dies sind die heiligen Zehn Gebot » BWV 678, par exemple, les dissonances de l’accompagnement sont bien soulignées, et on a vraiment l’impression d’entendre des coups d’archet en écoutant la ligne de pédale.

Il y a toutefois quelque chose de parfois répétitif, voire systématique dans l’articulation. Dans le choral déjà mentionné, les doubles croches sont ainsi trop uniformément détachées, ce qui tend à alourdir un tantinet le discours. Il n’en est pas autrement dans le choral « Vater unser im Himmelreich » BWV 682, où les rythmes lombards (une note brève suivie d’une longue) sont un peu trop tous pareils. Cela dit, les chorals « Aus tiefer Noth » BWV 686 et « Christ unser Herr zum Jordan kam » BWV 684 ont été magnifiquement joués, le premier plein de vie, le second empreint de noblesse. La fugue qui suit la Passacaille BWV 582, jouée par cœur en guise de rappel (!), appelle les mêmes réserves déjà signalées, avec des doubles croches trop piquées et un contre-sujet quelque peu statique. Rien, cependant, pour diminuer une prestation remarquable à presque tous les points de vue.

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