Nelson Freire et le Concertgebouw d'Amsterdam s'étaient donné rendez-vous vendredi dernier à la Philharmonie de Paris, pour un concert très attendu du public parisien. Verdict ? Un « Empereur » de Beethoven à l'imparfait, que l'on on aurait souhaité entendre au présent. Une sonorité certes blonde et plantureuse dans Ein Heldenleben de Richard Strauss, mais d'évidents signes de fatigue au sein des pupitres de l'orchestre.

Nelson Freire © Mat Hennek - cami
Nelson Freire
© Mat Hennek - cami
En première partie, le cinquième concerto de Beethoven, celui dont Brendel disait que pour lui rendre justice, il fallait « aimer le morceau et avoir un bon chef ». Tout va bien pour le moment, rappelons que l’œuvre a vu naître le pianiste, il y a presque soixante ans. Et le chef ? Bychkov, aux manettes du Concertgebouw d'Amsterdam. Rien que ça.

Trois coups de canon massifs, suivis de cadences au piano, marquent le début du concert. Là où Kempff (DG, 1953) ou Arrau (Philips, 1984) avaient jadis opté pour un égrènement expansif du temps, Nelson Freire procède par grandes gerbes rapides. Sans égard pour le côté requinquant de l’œuvre, il conserve un air vaguement ennuyé. Mais d'aucuns ce soir le trouveront trop laxiste, trop désengagé dans cet Allegro au demeurant riche en octaves et en gammes. Trop de libertés conduisent à des incohérences rythmiques, ces saccades heurtant de plein fouet l'imperturbable horloge circadienne du Concertgebouw. Freire presse également beaucoup dans les passages virtuoses. Fatalement, les reprises du tutti sont tantôt tardives, tantôt un poil prématurées. Un peu plus loin, le thème principal retentit sur fond de dégringolade chromatique. La main gauche a un peu de mal à suivre, et peu s'en faut pour que le beau navire de l'Amiral Nelson prenne l'eau de toute part. La beauté du timbre est pourtant celle d'un coloriste émérite, l'éclairage celui d'un esprit qui n'a plus rien à prouver. Baume pour l'oreille, ses pianissimi de boîte à musique, quand bien même lésés par l'acoustique, sont là pour nous le rappeler (comme toujours au premier balcon de la grande salle, un faux écho particulièrement persistant parasite les aigus du piano.)

Parent du Benedictus de la Missa Solemnis, l'Adagio, en si majeur, est supposé ménager une phase de repos poétique avant la reprise des hostilités. N'en déplaise à l'archiduc Rodolphe, Nelson Freire a décidé de rejeter toute emphase pour plus de direction. Le mouvement va défiler à toute allure. Mais ce faisant, on perd immédiatement en hauteur tragique ; on effleure le beau sans l'atteindre. Qu'importe, tandis que cet Adagio expéditif s'éteint peu à peu, la sonate-rondo prend imperceptiblement la relève. Quelques secondes de flottement et c'est l'explosion de gaieté. Le thème, très nerveusement articulé, jaillit avec la force d'une évidence. Un discours doté d'agréables rugosités dans les basses, mais quelques gammes savonneuses, des phrasés inutilement péremptoires. En bis, une mort d'Orphée ruinée par la vitesse, ainsi qu'une légère désynchronisation des mains, et ce, malgré un très bel étagement des plans sonores. La beauté de la sonorité n'aura pas colmaté les brèches du concerto : on respecte bien sûr le courage d'une relecture tardive, d'autant qu'on ne trouvera pas pianiste plus légitime pour l'entreprendre. Mais rien n'y fait, on reste sur sa faim. Le Concertgebouw, engagé à moitié, nous sert néanmoins quelques très beaux à-plats et legatos. Bychkov semble manifestement épris de rondeurs : rien d'anguleux, tout est dans la courbe. Courbe toujours, on aurait voulu plus d'engagement à deux.

Richard Strauss invoquait volontiers les paroles de son père, cor solo de l'Orchestre de la Cour de Munich : «  Rappelez-vous ceci, vous autres chefs d'orchestre : nous vous regardons monter au pupitre, ouvrir votre partition. Avant que vous preniez la baguette, nous savons déjà si le maître c'est vous ou nous ! » Semyon Bychkov n'échappe pas à la règle : tour magnanime, l'entrée préfigure la performance – la première note d'Ein Heldenleben, dévorante, plonge dans la stupeur. La baguette nous embarque dans un grand huit de trois quarts d'heure, sinuant à qui mieux mieux. La main gauche fend l'air dans des gestes de surenchère. Considéré comme un orchestre de référence du romantisme tardif, le Concertgebouw frappe instantanément par la rondeur de ses cordes, et de très beaux médiums, presque capiteux. Ce n'est pas très étonnant : les cinq premières minutes sont toujours l'occasion, pour un orchestre, de rouler des mécaniques. À quelques encablures, tenant tête au chef, Marinus Komst, l'un des irréductibles gaulois à rouler encore et toujours sur des timbales Schnellar. Il frappe par sa souplesse, qu'il double d'un port marmoréen. Bientôt, un thème à la flûte, répété en caquetant par ses congénères, sème la déroute. Il emmène vers des terrains plus accidentés, contrées plus sombres, au propre comme au figuré. Quelques inquiétantes embardées, mais rien de rédhibitoire.

Gautier Capuçon, assis à ma droite, était lui aussi venu se nourrir de cette frangipane sonore. C'est sans compter qu'elle s'est mal exportée : plus encore que les Wiener ou les Berliner, le Concertgebouw d'Amsterdam est un orchestre à entendre dans sa propre salle.

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