Avec Nelson Goerner, Bach se fait élusif, et la Hammerklavier explore, rumine, plus qu’elle n’affirme. Pourtant, non seulement ne se lasse-t-on jamais de l’écouter, mais le pianiste nous en livre une image chimérique, insaisissable et par là tout à fait unique.

Nelson Goerner © Jean-Baptiste Millot
Nelson Goerner
© Jean-Baptiste Millot

Cueilli à froid par l’Aria variata en la mineur, Nelson Goerner met quelques minutes à apprivoiser le piano. Il y a des hauts et des creux, plus d’une fois il y a rupture expressive : les silences sont coupés courts, le geste se fige dans sa course. Mais les trilles, d’abord un peu fébriles, trouvent peu à peu la détente parfaite. Et le reste de suivre avec.

Nelson Goerner fait ployer le cadre rythmique à son verbe, l’arrondit, arpège imperceptiblement les unissons. Il laisse parfois s’alanguir la main droite, comme pour laisser le temps aux résonances de s’estomper tout à fait : les voix déposent derrière elles une trainée scintillante. Voilà un musicien qui s’est trouvé une sonorité, et qui l’assume dans tout répertoire. C’est dans ces piano ruisselant, effleurés de la main, qu'il trouve sa pleine puissance et poésie d’évocation (et il le fera dans Debussy de façon plus créatrice que nulle part ailleurs).

Nelson Goerner dans la Hammerklavier : l’entreprise paraît fabuleuse. Mais dans cette musique où l’interprète, à travers tant d’obstacles et de distance, doit espérer donner à son geste une cohérence, c’est une fausse bonne idée de croire qu’avec ses ressources de timbre, Goerner puisse damer le pion aux grands architectes. Ou alors, s’il le fait, il ne le fait qu’à moitié ; par le souci du détail, par la nuance et non par l’embase.

Les premiers appels de la sonate cinglent, sûrs de leur projection. La dépense physique est colossale : le pianiste sait empoigner, faire gicler le son ou buriner au plus profond des touches. Son Beethoven avance par flux, avec des paliers et du contraste. Alors certes, l’ensemble au cordeau n’y est pas, mais Nelson Goerner n’est pas un dissimulateur : ne cachant aucun embarras de phrasé, il laisse voir et entendre beaucoup de lui-même. À ce qu’il doit y avoir de rigueur et d’implacable (un peu absent chez lui), il substitue une autorité du geste. Sans compter que, quoi qu’il fasse, reste la jouissance du timbre : les mezzo-piano s’apparient magnifiquement dans les résonances, avec toujours, cette légèreté qui les laisse s’envoler du bout des doigts. On ne cachera pas que, par moment, la pulsation est un peu diluée dans les méandres ; mais quelle merveille lorsque, mincissant le son, il semble lui-même se pousser à bout de timbre et de respiration !

Pur plaisir, l’Adagio s’épanouit avec des couleurs de Kinderszenen, formidablement dégradées. Un très grand quart d’heure empreint d’étrangeté, avec ce goût des teintes opalescentes, dont la beauté étourdissante va croissant. Mais toujours, sous l’abstraction lunaire, on sent frémir la pudeur. Face à cette labilité se dressera l’Allegro risoluto : une fugue parfois durcie par la précipitation, mais qui brûle son reste de force dans une verve scénique absolument renversante.

En somme, une Hammerklavier sans la hauteur de vue qu’autorise l’objectivité... Mais peu importe, puisque ce qu’on emporte avec soi à la fin, c’est la griffe, cette manière qui est sienne de soutenir la ligne de chant, de faire chanter le son avant toute chose ! Ce n'est sans doute pas pour rien qu'avec Debussy en bis (Des pas sur la neige), et malgré la brièveté de la chose, le miracle ait spontanément lieu dans la salle. Ce petit bout de musique résumait de bout en bout ce qu’est l’art de Nelson Goerner : un art des petites articulations, où chaque touche de couleur, chaque silence porte juste.

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