La Filature à Mulhouse (1200 places) affiche complet pour la troisième soirée de sa saison de concerts. « La salle est remplie comme pour un concert de Nouvel An ! » se félicite Patrick Davin, directeur musical de l'Orchestre Symphonique de Mulhouse. Soirée au cours de laquelle l'OSM se produira « en pièces détachées » poursuit-il avec humour. En effet, ce concert demande la présence de quatre types de formations différentes : Symphonies d'instruments à vent de Stravinsky, Métamorphoses pour cordes de Richard Strauss, Herbst pour orchestre, six voix, piano,  percussions de Johannes Schöllhorn et enfin le Concerto pour violon n°1 de Max Bruch, Nemanja Radulović, soliste. Direction : Patrick Davin.

Nemanja Radulović © Marie Staggat - DG
Nemanja Radulović
© Marie Staggat - DG

Symphonies d'instruments à vent de Stravinsky s'écrit au pluriel car « symphonies » ne se prend pas ici au sens usuel mais en un sens étymologique où chaque période musicale constitue en quelque façon une symphonie en soi. Les différents pupitres de vents se répondent d'abord à partir d'une sorte d'appel incantatoire répété par les clarinettes, telle une litanie. Cet appel finit par se fondre dans un ensemble évoquant le style choral et dans lequel les cuivres jouent un rôle essentiel. La complexité rythmique est notoire. Sous la direction rigoureuse de Patrick Davin, les vents de l'OSM installent peu à peu l'atmosphère de recueillement quasi religieux voulue par le compositeur en mémoire de Debussy.

Métamorphoses de Strauss met en valeur les cordes, en particulier les violons qui sonnent excellemment. Très bonne cohésion de la formation avec des solistes de valeur. On est sensible, en particulier, à la belle manière d'amener les modulations. La marche funèbre finale reflète les sentiments du compositeur face aux ruines de la Seconde Guerre Mondiale finissante, ruines peut-être symbolisées plus que tout pour Strauss par la destruction de l'opéra de Munich. Sombre final mais impressionnante interprétation, extrêmement juste et saisissante par les instrumentistes de l'OSM dirigés par un chef convaincant.

Aki no Kaze, création mondiale de Johannes Schöllhorn, compositeur allemand né en 1962, fait référence au haïku japonais homonyme. Brèves formules poétiques, les haïkus n'offrent pas la représentation déterminée d'une scène ou d'un paysage. Seules comptent les très strictes règles formelles de leur élaboration. Schöllhorn adapte cela à la musique : le cadre formel où durées, timbres, instruments, voix etc. mis en jeu à chaque instant est inscrit sur la partition avec la plus grande rigueur laissant aux exécutants, cependant, le soin de déterminer la hauteur des sons joués ou chantés. On soigne, selon le mot de Patrick Davin, « l'enveloppe du son » sans en spécifier le contenu. La partition ne comporte pas de portées, donc aucune trace de mélodie ou d'harmonie qui puissent correspondre à un schéma pré-déterminé. Le public, y compris les jeunes scolaires présents, ne semble pas réellement dérouté ; des applaudissements nourris témoignent de l'adhésion à cette pièce. Les interprètes il est vrai, ont donné le meilleur ;  piano (aux sonorités inhabituelles : percussion des cordes non pas à partir du clavier mais parfois directement, à l'aide de mailloches), percussionnistes et orchestre accompagnant avec assurance les six chanteurs, Neue Vocalsolisten Stuttgart (soprano, mezzo, alto, ténor, baryton, basse), ceux-ci ponctuant l'œuvre, de leurs éclats de voix parfaitement clairs, nuancés, en cohésion entre eux et avec les instrumentistes.

Au final, le Concerto pour violon de Max Bruch. Le virtuose franco-serbe, Nemanja Radulović répond aux timbales et aux clarinettes qui ouvrent le Vorspiele en donnant aux premières mesures  du violon une lenteur sensiblement prononcée, une certaine forme de solennité, un peu à la manière d'un héraut annonçant de grandes choses à venir. Le choix fait par le soliste d'un jeu extrêmement expressif, voire lyrique se confirme tout au long de l'exécution : irrésistiblement charmeur dans le premier mouvement, pathétique dans le deuxième, prodigieux dans le troisième, Nemanja Radulović pousse à l'extrême les ressources de son violon, du staccato le plus intrépide au legato le plus enchanteur, du pianississimo juste audible au fortississimo qui domine sans conteste l'orchestre au moment voulu. Un incomparable don de communication avec le public comme avec les musiciens, une complicité avec le chef. Expressif, également, son comportement, se tournant de tous côtés, frappant le sol du pied, se pliant sur et avec son violon jusqu'au point limite du déséquilibre. Botté, portant queue de pie mi-tenue de soirée, mi-costume rockstar, une immense chevelure, on pourrait craindre un instant qu'il y ait dans tout cela une part de cabotinage. Mais il suffit de fermer les yeux en écoutant simplement la musique puis de les rouvrir en regardant Nemanja Radulović pour saisir l'extraordinaire adéquation entre attitude physique et expression musicale.

Sept fois rappelé, il donne, ultimes témoignages de sa profonde sensibilité, une superbe Méditation de Thaïs accompagnée par le piano et l'orchestre puis un fantastique et très personnel Caprice 24 de Paganini.

Une belle soirée à porter, en particulier, au crédit d'un OSM qui confirme une fois encore sa forme.