L’atmosphère de la Philharmonie de Paris est électrique en ce samedi soir : pour la première fois en bientôt trente-sept ans d’existence, l’Orchestre Métropolitain de Montréal est venu poser ses valises en France, point final d’une première tournée internationale qui a vu ses musiciens visiter auparavant l’Allemagne (dont la nouvelle Elbphilharmonie de Hambourg) et les Pays-Bas (dont le mythique Concertgebouw d’Amsterdam). Pour l’occasion, la capitale française semble avoir adopté jusqu’à la météo canadienne, les premières neiges étant tombées sur la Philharmonie cette semaine. À l’intérieur de la grande salle, une tout autre chaleur accueille l’entrée en scène timide des musiciens québécois, qui restent debout face aux applaudissements nourris. De toute évidence, ils ont été précédés de leur réputation. Des supporters québécois ont fait le déplacement en nombre et le public parisien est au diapason, impatient de découvrir cette phalange montréalaise dont fut si longtemps privé notre côté de l’Atlantique. La mondialisation a beau avoir raccourci les distances, facilité la circulation des musiciens, uniformisé certaines traditions interprétatives, chaque nouvel orchestre dévoile un monde sonore qui lui est propre, chaque nouveau concert est une expérience d’écoute unique.

Stéphane Tétreault et Yannick Nézet-Séguin © François Goupil
Stéphane Tétreault et Yannick Nézet-Séguin
© François Goupil

Chef d’orchestre habitué des scènes européennes et directeur artistique de l’Orchestre Métropolitain depuis 2000, Yannick Nézet-Séguin fait son entrée à son tour, dans l’enthousiasme rayonnant qui le caractérise. Avec lui, Stéphane Tétreault, svelte violoncelliste québécois de vingt-quatre ans. Celui-ci empoigne le Concerto pour violoncelle d’Edward Elgar avec confiance mais sans théâtralité inutile, développant un chant d’une spontanéité généreuse qui fait plaisir à voir. Pendant quatre mouvements de très belle facture, il montre l’étendue de sa palette expressive, du pianissimo délicatement soutenu au lyrisme débordant, en passant par un modèle de sautillé espiègle dans le 2e mouvement. Son aisance s’explique en partie par la présence à ses côtés de Nézet-Séguin, avec lequel la complicité est remarquable. Les deux hommes n’en sont pas à leur première collaboration et cela saute aux yeux : la battue du chef et la souplesse du violoncelliste s’accordent en un pas de deux parfaitement mesuré. L’Orchestre Métropolitain demeure respectueusement en retrait, mais il sait donner un avant-goût de ses qualités dans les puissants tutti qui ponctuent le discours du soliste : cordes rondes à défaut d’être brillantes, cors cuivrés, basson doucement vibré… La singularité montréalaise se devine.

Elle se confirme dans le Concerto pour la main gauche de Maurice Ravel. Encouragé par le très inspiré solo de contrebasson, l’orchestre déploie un son dense et chaud qui s’appuie sur son registre grave (excellents basson et trombone solos). Le violoncelle de Tétreault a laissé la place à la main gauche d’un Alexandre Tharaud effrayant de virtuosité. Le jeu du pianiste n’est pas des plus propres mais ce n’est pas ce qui importe : son style déterminé, d’une sécheresse spectaculaire, correspond parfaitement à la fureur macabre de la partition. Les envolées lapidaires de ses arpèges sont à couper le souffle et le public de la Philharmonie lui réserve une juste ovation. En bis, le Prélude pour la main gauche d’Alexandre Scriabine illustre magnifiquement la polyphonie transparente que le pianiste est capable de déployer avec seulement cinq doigts, ce que les passages apaisés du concerto avaient laissé entrevoir.

Alexandre Tharaud et Yannick Nézet-Séguin © François Goupil
Alexandre Tharaud et Yannick Nézet-Séguin
© François Goupil

Entracte. On attend La Mer, qui révèlera enfin l’Orchestre Métropolitain seul face à son chef. Comment la formation montréalaise va-t-elle aborder ce chef-d’œuvre debussyste que les orchestres les plus chevronnés traversent rarement indemnes ? La réponse ne tarde pas et elle est originale à défaut d’être totalement convaincante. Nézet-Séguin donne le ton : il dirige par cœur. Ce geste romantique participe d’une interprétation qui ancre Debussy dans le siècle qui le précède, au contraire d’un bon nombre de versions récentes qui s’attachent à montrer sa modernité. Le maestro québécois ne cherche pas à rentrer dans le détail foisonnant des motifs, à filtrer les vagues de timbres et de rythmes enchevêtrés pour en tirer une multitude de plans sonores ; il préfère placer son souffle au-dessus des eaux pour dessiner une houle plus large et plus sombre, en s’appuyant sur la texture des cordes. Ce choix a l’avantage de proposer une interprétation tumultueuse et passionnante qui magnifie certains éléments de l’œuvre : les chorals de cuivres transpercent notamment la surface de l’orchestre avec une grandeur héroïque. On pourrait déplorer que d’autres aspects soient laissés de côté : plusieurs motifs n’apparaissent pas nettement dans les bois, noyés dans une masse de cordes constamment présente et peu articulée.

Ces détails ne nous font pas bouder notre plaisir et les rappels offerts par l’orchestre québécois sont appréciés avec gourmandise. Le deuxième, « Nimrod », extrait des Variations Enigma d’Elgar, revêt l’intensité solennelle d’une prière. Un peu plus tôt, Nézet-Séguin a souhaité « que l’amitié France-Québec dure toujours ». Ajoutons un autre vœu : que l’Orchestre Métropolitain n’attende pas trente-six nouvelles années pour revenir en France !

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