C’est à un concert autour des cloches que nous convient le pianiste Nicolas Stavy et le percussionniste Jean-Claude Gengembre. Carrefour de nombreuses évocations, la cloche fascine par un son d’une incroyable richesse harmonique, qui convoque un imaginaire aux multiples facettes. En explorant ces différentes facettes, le concert devient un singulier voyage musical par-delà l’Europe et la Russie, qui aboutira à la monumentale septième sonate de Tichtchenko pour piano et cloches.

Cloches de la Laure Alexandre Nevsky, Saint-Pétersbourg © Manuel Gaulhiac
Cloches de la Laure Alexandre Nevsky, Saint-Pétersbourg
© Manuel Gaulhiac

Sur scène, un éclairage bleu plonge la salle Gaveau dans une atmosphère de recueillement nocturne. Devant le piano à queue, deux cloches massives, qui ne sont pas sans rappeler les cloches de la Laure Alexandre Nevsky de Saint-Pétersbourg, et, à côté, une armada de percussions diverses : vibraphone, glockenspiel, timbale, cloches portatives, cloches tubulaires… Disposition inhabituelle pour un concert atypique.

Les cloches sont placées en premier lieu sous le signe du romantisme, avec les Cloches de Rome de Liszt, pour piano seul. Dans cet Ave Maria, le compositeur utilise la résonnance des graves du piano pour asseoir une quiétude de laquelle va émerger un long chant méditatif, d’une tendresse et d’une pureté bien éloignées de l’orgie sonore du fameux Prélude Op.3 n°2 de Rachmaninov, écrit sur pas moins de quatre portées, bien loin aussi de la démence de l’étude tableau op.39 n°9 ! Le piano mégalomane se veut ici l’égal de la ‘Царь колокол', cloche légendaire de Moscou. Alors que Nicolas Slavy martèle à l’excès les basses dans Liszt, rendant la prière trop terrienne, son jeu est plus adapté à Rachmaninov : largesse du son, superposition des résonances, richesse des harmoniques. La confrontation est intéressante : cloches spirituelles et sensibles d'un côté, cloches graves et implacables de l’autre. Religion catholique versus religion orthodoxe ?

Le concert se poursuit avec deux arrangements pour piano et percussions de Jean-Claude Gengembre de morceaux homonymes de Franck et Saint-Saëns : Les Cloches du soir. Les cloches sont évoquées par le vibraphone qui tantôt se charge de la mélodie, tantôt égrène une nappe de notes, et renvoient dans Saint-Saëns à la joie de Noël, et à la féérie des ‘валдайские колокольчики', petites clochettes de Valdaï. Malgré la sonorité enveloppante du vibraphone, l’arrangement laisse sur sa faim, peut-être parce que ces pièces sont moins évocatrices que les deux précédentes. Dans les sonorités rondes de Debussy, le vibraphone convainc par contre d’emblée, créant un halo irréel qui se marie parfaitement au piano. Le pianiste, éduqué à bonne école, rend à merveille les impressions et les suggestions de l’univers du compositeur par son interprétation des Cloches à travers les feuilles. Les cloches de Debussy sont à l’opposé des cloches russes : feutrées, elles sont avant tout matière expérimentale à une pâte sonore caractérisée par le mélange des harmoniques, convoquant un univers ouaté et mystérieux. Après le piano solo et les duos piano – vibraphone, place maintenant à la percussion solo, avec la composition de Jean-Claude Gengembre intitulée Fenêtre sur Egaré !, dans laquelle la sonorité hypnotisante du vibraphone à l’harmonie parfois ravélienne est perturbée par la rythmique des tambourins et la violence de la timbale et des cloches tubulaires.

Le prétexte à l’élaboration de ce programme autour des cloches est la monumentale Sonate n°7 de Boris Tichtchenko, écrite pour piano et cloches, et qui occupa toute la seconde partie du concert. Méconnu en France, très peu joué en Russie, Tichtchenko fut un des élèves préférés de Chostakovitch, et peut à juste titre être considéré comme héritier de ce dernier. Héritier, mais non pas épigone, car si sa musique a le côté grinçant et ironique du grand compositeur, elle s’en démarque par une dimension organique et sauvage, qui la rapproche plus des compositeurs comme Obouhow ou Roslavets. Le premier mouvement débute par seize coups de cloche, renchéris par le piano qui assène des accords brutaux d’enchaînements de quintes, se voulant par là une extension des possibilités harmoniques des cloches. Un thème acidulé apparaît, qui est bientôt fugué à deux voix, et laisse place à un autre thème, plus goguenard et chostakovitchien. La raillerie devient plus nerveuse, confinant à l’hystérie dans l’aigu du piano, et aboutissant à des coups de poing du pianiste, que le désir de puissance ramène vers les accords fournis du début. Des coups de cloche narratifs viennent remettre un peu d’ordre, et finalement les cloches s’évadent dans la résonance du piano.

Le deuxième mouvement nous plonge dans un univers tout autre, plus introspectif et effacé, où un motif descendant, d’abord exposé par le piano, puis repris par les cloches, s’inspire des cloches de la tour Spasskaya du Kremlin. Ici les coups de cloche rendent le temps solennel. Le troisième mouvement est une gouaillerie effrénée à la Chostakovitch, pleine d’ironie, qui se termine sur une comptine enfantine au glockenspiel.

Nicolas Stavy et Jean-Claude Gengembre nous offrent une interprétation d’une très grande qualité de cette musique exigeante, tant pour les interprètes que pour l’auditeur. Exigeante, en ce sens que ce n’est pas une musique qui convoquent les sentiments et recherche la beauté, mais plutôt une musique d’états psychiques, d’une puissance et d’une force incroyables. Espérons que ce concert est le premier pas d’une tentative de (re)découverte de ce compositeur qui mérite largement sa place parmi les grands.