Ce jeudi, la Halle aux Grains offrait un programme pour le moins alléchant et éclectique : le Boston Early Music Festival Orchestra et pas moins de neuf chanteurs issus de différents horizons étaient réunis pour l’exécution du septième opéra du compositeur italien Agostino Steffani, Niobe, Regina di Tebe. Composé en 1688, il s’agit de la dernière œuvre composée lors du séjour munichois du compositeur. Relativement méconnu, cet opéra accueillait de grandes voix dont la soprano canadienne Karina Gauvin et le contre-ténor français Philippe Jaroussky. L’alliance d’une formation sur instruments d’époques avec les voix de contre-ténors promettait une soirée des plus originales. Car outre l’œuvre elle-même, d'après l’une des Métamorphoses d’Ovide, l’intérêt du concert résidait dans la rencontre entre l’interprétation musicale et la recherche scientifique.

Karina Gauvin © Michael Slobodian
Karina Gauvin
© Michael Slobodian
L’introduction et la conclusion purement instrumentales permettent de prendre toute la saveur des timbres et des couleurs telles qu’elles devaient être ressenties à l’époque : flûtes à bec et vents anciens, théorbe, violon sans vibrato, violes de gambe et percussions regorgeant d’inventivité (tambour, gong, imitation du vent). La formation, extrêmement réduite, se voit souvent limitée au quatuor et à la basse continue, en simple accompagnement du chant. Le reste de l’orchestre vient grossir la masse sonore à des moments-clés d’émotion ou de figuralismes musicaux. Un jeu d’écho entre trompettistes marque ainsi par exemple l’arrivée du messager à Thèbes : une sonnerie émane des coulisses avant d’être reprise par les deux trompettistes sur scène, figurant le déplacement du son et des hérauts. La direction musicale, très collégiale, alterne, au gré des numéros, entre le premier violon Robert Mealy, Paul O’Dette au théorbe et Stephen Stubbs au luth et à la guitare.

Le couple royal formé par Amphion (Ph. Jaroussky) et Niobé (K. Gauvin) emportait la majorité des parties et occupait la scène. Le premier, investi par son rôle, rend à merveille l’image du souverain détaché des préoccupations du monde. D’une voix claire et forte, il soigne les appuis et les appogiatures, donne une intensité et un vibrato très progressif sur les tenues déjà posées, et fait preuve d’une endurance remarquable, étirant les phrases, respirant de façon imperceptible. L'atmosphère est vraiment suspensive, hors du temps, et la salle retient son souffle. Niobé présente elle une voix beaucoup plus chaude, avec davantage de vibrato. Outre les nombreux dialogues avec Amphion, la soprane s’illustre particulièrement au début du deuxième acte, avec un morceau de bravoure largement applaudi par le public.

Le second couple d’amoureux transis, formé par Manto (T. Wakim) et Tiberino (C. Balzer), joue parfaitement toute la naïveté et le caractère volage de l’amour qui est le leur. La voix de Manto est douce, parfois presque couverte par l’orchestre. Tiberino chante également à merveille l’amour fier, frénétique et plaintif, notamment lorsqu'il aborde la ritournelle de la fin du premier acte. Un petit jeu de scène s’installe entre les deux chanteurs, en particulier lorsqu’ils regagnent leur place. Le père de Manto, Tirésias (Chr. Immler), qui les marie enfin au début de l’acte III et fait résonner les orgues, s’impose par une voix forte et autoritaire.

Le personnage de Nerea (J. Lemos) occupe une place centrale, autant dans le livret que dans l’interprétation. Jouant le rôle de la conseillère et de l’entremetteuse, Nerea se moque des personnages, s’adresse au public, toujours dans un jeu scénique très prononcé par rapport au reste du plateau beaucoup plus statique. Il est également le seul à parfois laisser la partition sur sa chaise afin de pouvoir se déplacer et, fort de son éventail, dénoncer, accuser, montrer. Lorsque castagnettes et danses arrivent à l’orchestre, il se met même à danser et à taper du pied sur le sol, pour le plus grand plaisir du public. Sa voix de contre-ténor porte relativement bien et sert son jeu scénique, sauf dans les passages les plus graves, à la limite du chanté/parlé.

Les personnages de Clearte (A. Sheehan), Créonte (M. Engeltjes) et Poliferno (J. Blumberg), moins présents dans le livret, n’en demeurent pas moins très bien soignés. Créonte effectue d’ailleurs lui aussi un morceau de bravoure très rapide et orné, montrant une technique vocale parfaite.

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