Quoi de plus cohérent pour une saison versaillaise célébrant le tricentenaire de la mort du plus absolu des monarques français, que de programmer les subversives Noces de Figaro à l’Opéra Royal ? D’autant plus évidente que Marc Minkowski sait décidément rendre justice à l’écriture mozartienne, la mise en scène d’Ivan Alexandre a ravi son public, à juste titre.

Marc Minkowski © Marco Borggreve
Marc Minkowski
© Marco Borggreve

Si adaptée aux lieux qu’on en oublierait qu’elle a pourtant été créée au Palais de Drottningholm en août dernier, cette nouvelle production, sobre et élégante, des Noces par des Musiciens du Louvre Grenoble coutumiers de l’œuvre, s’est pliée sans difficulté au décor du Château. Des rideaux en guise de murs, qu'on enfonce donc comme des portes ouvertes, des matelas trop petits pour qu'on s'y glisse entièrement, mais assez longs pour qu'on s'y cache... La scénographie subtile et un brin méta d'Antoine Fontaine - décors et costumes - évoque sans les convoquer un à un les lieux communs d'un opéra bouffe multipliant joyeusement les quiproquos et effets de manche, et déployant des tableaux polyphoniques d'une rare virtuosité, comme pour mieux adoucir la vigueur de son propos révolutionnaire. Elle souligne cependant la charge en ne couvrant de ridicule que les incarnations de l'ordre monarchique - le comte Almaviva, Bartholo et Basile, grimés en personnages de commedia dell'arte.

Les coupes imposées à l'excellent librettiste Da Ponte, ayant alors évacué pour échapper à la censure les propos les plus politiques - et aujourd'hui, les plus célèbres - d'un Beaumarchais reprochant notamment au comte Almaviva de s'être "donné la peine de naître, et rien de plus", ou fustigeant une justice "indulgente aux grands, dure aux petits", il n'eut pas été si difficile de transformer la Folle Journée en simple comédie de moeurs. Mais le noeud de toutes ces intrigues demeure l'inconstant et donc tyrannique comte Almaviva, tenté, sitôt le droit de cuissage aboli par ses soins, de le rétablir pour mieux trahir son valet Figaro - solide Robert Gleadow - en séduisant sa promise Suzanne - énergique Lenneke Ruiten, à peine désarçonnée par sa concurrente Marcellina, campée par l'excellente Miriam Treichl. Et c'est à travers ce personnage de "libertin par ennui, jaloux par vanité", ici selon les termes de sa propre épouse, la comtesse Rosine - mélancolique Ana Maria Labin - que résonne aujourd'hui la modernité du propos, d'autant plus que l'étonnant Florian Sempey ne laisse ni le registre comique invoquer, ni la puérilité du Comte susciter une quelconque émotion ou sympathie chez le spectateur.

Acquises presque davantage à la cause de Suzanne et de Rosine qu'à celle d'un Figaro plus soucieux de conserver ses droits de mari que de renverser l'ordre féodal, et à la belle complicité de la Comtesse et sa femme de chambre que la pièce comme l'opéra célébraient déjà, ces Noces semblent par ailleurs s'inscrire dans une volonté de faire des trois collaborations de Mozart et de Da Ponte - les Noces, Don Giovanni et Cosi fan tutte - une trilogie, ou du moins une série de variations autour du désir et du marivaudage. Aussi entendra-t-on le Chérubin de la jeune Ingeborg Gillebo entonner non seulement un "Voi che Sapete" mémorable, mais également quelques mesures de "Deh vieni a la finestra", soit la sérénade non moins célèbre de Don Giovanni. De là à suggérer que sommeillent chez le naïf mais véhément Chérubin des appétits au fond similaires...

Fidélité au texte, donc, mais également à la partition, servie à merveille par la direction ardente et suave de Marc Minkowski, et la performance des Musiciens du Louvre, loin de la fréquente sécheresse attribuée à la période classique. Le recours aux instruments d'époque, saluable, n'en a pas moins occasionné quelques faussetés - chez les cordes pendant l'ouverture, et les cuivres à la fin de l'Acte I -, tout comme le choix de clairs-obscurs Sturm und Drang très marqués dans les nuances a failli faire perdre le fil du « Porgi, amor, qualche ristoro » à la pourtant formidable Ana Maria Labin, contrainte de pousser tous ses premiers aigus dans un pianissimo peut-être un peu forcé. Servie par une acoustique exceptionnelle, l'intégralité de la distribution vocale a par ailleurs fait merveille d'un bout à l'autre des trois heures quinze de spectacle.

Jusqu'au tableau final, suffisamment amer pour suggérer ce que la victoire temporaire de Figaro, la révélation des desseins du Comte et le pardon si digne de la Comtesse, substitué à l'habituel pardon du prince, ont d'inhabituel mais aussi de fragile : les protagonistes s'engouffrent un à un dans ce "théâtre dans le théâtre" en guise d'adieu, pressés d'assister à la noce. On les y aurait bien suivis.