De nouveau réunis un peu plus d'un an après un concert déjà exceptionnel, les deux géants Noseda et Chamayou, sous la gouverne des Grands Interprêtes, se retrouvaient sur les planches de la Halle, avec cette fois l'Orchestre de Turin.

Gianandrea Noseda © Ramella Giannese | Fondazione Teatro Regio di Torino
Gianandrea Noseda
© Ramella Giannese | Fondazione Teatro Regio di Torino

L’ouverture propose un aperçu du ballet Marsia de Dallapiccola, dans sa version de 1946. Pourtant œuvre d’après-guerre, cette musique figurant la vie du silène Marsyas, se rattache par son langage moderne et impressionniste au reste du programme où se côtoient Liszt et Moussorgsky. Le développement des harmonies et des timbres à partir du motif initial à la flûte retrace l’invention mythologique de la musique par la créature, et sa récupération de l’aulos rejeté par Athéna. L’ambiance musicale n’est pas sans rappeler celle entourant le faune, cette fois, chez Debussy. L’arrivée de la joute musicale entre Apollon et Marsyas amène des motifs plus sombres et plus inquiétants. Si la direction de Noseda est très souvent puissante, elle est quintuplée par l'effectif et s'exprime sans filtre aucun. Le chef insiste sur le drame en train de se jouer en marquant longuement les silences entre chaque mouvement. Le dernier mouvement, marquant l’écorché vif par le dieu mauvais perdant, est traduit par les larmes des cordes et le jeu en flatterzunge des flûtes, avant que d’un micro geste de baguette, presque imperceptible, le chef clôture le récit musical.

Passés les doux arpèges du début du Concerto n°2 de Liszt, Chamayou appuie de tout son corps les accords monumentaux. De l’autre côté du piano, Noseda montre un engagement tout aussi remarquable. On entend sa voix ressortir, marquant les « padam padam » de la rythmique, agitant sans modération ses bras sur les accélarations. La main devient plus souple et la voix chantonne certaines parties écrites (ou non) de la partition. La scantion très audible du chef revient sur les staccato fortissimo des cordes, qui paraissent bien fades (bien qu'ils soient loin de l’être !) par rapport à l’innarrêtable énergie déployée par le maestro.

Bertrand Chamayou © Marco Borggreve |Warner classics
Bertrand Chamayou
© Marco Borggreve |Warner classics
La facilité déconcertante de Chamayou ferait passer les saillies virtuoses de Liszt pour de simples bagatelles. Le soliste conserve une attitude sobre face à la partition, ne sombrant à aucun moment dans la fièvre de la Lisztomania. Virtuose pressé, on le trouve déjà debout alors que le piano résonne encore après l’ultime accord. Le public de la Halle n'a pas même eu le temps de demander le bis que déjà le toulousain exécute une transcription d'un lied Schubert par Liszt, Auf dem Wasser zu singen. Il rappelle ainsi que le compositeur hongrois était avant tout pianiste et virtuose, avec peut-être plus de facilité pour la reprise et l'improvisation que l'écriture s'il l'on en croit les nombreuses révisions du concerto pour piano entre 1857 et 1861. Toujours sans attendre la clape du spectateur, et de toute façon en terrain conquis, Chamayou propose un second lied, cette fois sans parole, emprunté au corpus mendelssohnien Auf Flügein des Gesanges.

Démarrage laborieux des Tableaux de Moussorgski orchestrés par Ravel. Après la perturbation habituelle des téléphones, le trompettiste rate la première présentation du motif de la Promenade, transformant l'intervalle de quarte en seconde (on est bien content de ne pas être à sa place lorsque s'abat sur lui le regard de Noseda). Dès le second mouvement, plus tellurique, Noseda se met à rugir sur les accords les plus marqués et ne s’arrêtera plus jusqu’à la fin du concert. Le maestro et son orchestre concluent par une très, très Grande porte de Kiev, qui n'a rien à envier aux enregistrements de l'ONCT. En artisan, Noseda taille dans la pierre brute et la magnifie pour ériger ce monument au sommet duquel on trouve côte à côte Moussorgski et Ravel. Lui aussi, enfin, propose un court rappel avec l'Intermezzo de l'acte 3 de Manon Lescaut (Puccini). Loin de faire du concerto central l'apogée de la soirée, Noseda et Chamayou hissent au même niveau - et quel niveau ! - toute la soirée sans tomber dans l'habituelle forme en arche du triptyque ouverture-concerto-symphonie. Une très belle performance sur tous les plans.