Très attendue - et reportée - depuis l'ouverture du nouvel Auditorium de Radio France en 2014, l'inauguration de son orgue de concert, malgré les représentations "test" de fin 2015 et du 13 mars dernier, aura lieu en mai prochain, du 7 au 9, au fil d'un week-end rassemblant ateliers et représentations de toutes sortes proposés en entrée libre. L'enjeu, après la présentation de l'orgue presque concurrent de la Philharmonie en février dernier, est important : le colossal budget rassemblé, ainsi que ce mouvement en faveur d'un orgue plus profane, plus symphonique, voire plus soliste, n'ayant pas toujours fait l'unanimité. Le mot d'esprit de l'élégant présentateur François-Xavier Szymczak - se félicitant que le programme d'Olivier Latry soit dédié à Pâques en plein carême, puisqu'à Radio France, "on fait ce qu'on veut" - a mis le doigt sur ce problème encore épineux. En comptant le très bel orgue de l'Auditorium de Lyon, la France comptera officiellement, en juin prochain, trois orgues de concert. De quoi réintégrer l'orgue à l'orchestre traditionnel, pousser plus facilement les compositeurs contemporains français et étrangers à augmenter son répertoire, et faire perdurer la tradition déjà ancienne de la symphonie pour orgue. De quoi, donc, ramener l’instrument sur le devant de la scène lyrique.

Olivier Latry © Philippe Guyonnet
Olivier Latry
© Philippe Guyonnet

L'argumentaire d'un Olivier Latry en grande forme, techniquement irréprochable, aussi prudent que rêveur, faisant de l’orgue un instrument malgré tout périssable, à l’usage plus volontiers profane que sacré, a su enthousiasmer un public plus divers, curieux et enjoué que les habituels auditeurs de concert d’église. La présentation du récital également : exit le sempiternel retrait en tribune, de dos, de l’organiste timide, au profit d’une mise en scène bien moins austère. Quel plaisir de voir les mains de l’instrumentiste parcourir les quatre claviers, la commande de registres manipulée par ses soins – le tout en vrai soliste, donc par cœur – et bien sûr les pieds de part et d’autre du pédalier ! Quelle belle idée que de placer au centre de la salle le buffet et les volets de bois amovibles, reliés au trois pédales d’expression ! Et quels jolis éclairages pour accompagner le tout … Il y a fort à parier que le dispositif, d’une rafraîchissante théâtralité, ramène à Radio France des auditeurs novices, notamment via son opération de mécénat impliquant de nombreuses visites et ateliers autour de la machinerie conçue par le facteur barcelonais Gerhard Grezning.

Le concert du jeudi précédent, au centre duquel régnait également Olivier Latry dans le célèbre Concerto de Poulenc, l’aura prouvé : l’orgue se prête tout à fait aux formations orchestrales, ainsi qu’au répertoire français postromantique et moderne. Aussi sonna-t-il à nouveau merveilleusement sur l’ultime improvisation sur le « Victimae Pascali » de Tournemire, ainsi que sur les œuvres de ses continuateurs, volontiers modales puisqu’inscrites dans la tradition du plain chant et de l’improvisation à la française : la « Joie et Clarté des Corps Glorieux » de Messiaen, le Lied des Douze Pièces de Litaize donnés en bis – qui fut, précisera Latry, son professeur – les Cinq Versets de Thierry Escaich en forme, comme souvent, d’agrégats, ainsi que la très belle Suite de Duruflé et, pour conclure, une improvisation sur le carillon de Westminster. Donné dans le cadre du Festival de Musique Française tenu jusque-là, ce choix très cohérent d’œuvres rappelait à juste titre l’importance du répertoire et de la manière françaises en termes d’orgue, à qui l’on souhaite encore de belles heures sur ses tonalités plus contemporaines.

On sauterait donc de joie si l’on ne sentait pas que, malgré les effets acoustiques requis – parements de bois, lentille réfléchissante au plafond, entre autres – le tout ne saurait pas sonner avec le grain habituel de l’orgue d’église ; si l’on n’avait pas entendu sur le formidable Prélude, fugue et variation de César Franck, hommage à la musique baroque et germanique, une légère fadeur qui laisse à craindre une inadaptation de l'instrument conçu pour l’Auditorium de Radio France à ces pages cruciales de l’histoire de la musique d’orgue écrites pour le sanctuaire – celles du géant Bach, donc, mais également le répertoire plus généralement tonal. C’est peu dire, donc, qu’on espère se tromper.