Nourri aux sonorités suaves de la compositrice finlandaise et à l’imaginaire opaque du metteur en scène américain, Only the sound remains est présenté à raison comme le fruit d’une rencontre féconde, survenue il y a vingt-sept ans. Difficile de ne pas s’émouvoir de l’interpénétrabilité d’un tel projet : choisi par Peter Sellars, qui avait déjà monté Tsunemasa en 1986, le diptyque Tsunemasa-Hagomoro, adaptation par Ezra Pound de deux pièces de théâtre nô, devient dans les mains de Kaija Saariaho un véritable manifeste d’épure théâtrale et de poésie musicale. Only the sound remains fait le récit de deux rencontres entre ciel et terre, prenant toutes deux des airs d’annonciation : le spectre du favori Tsunemasa apparaît au prêtre Gyokei, mais sous les seuls atours de son ombre et de sa voix – la belle voix, diaphane, irréelle, de Philippe Jaroussky – ; un esprit lunaire danse pour le pêcheur Hakuryo en échange d’une robe de plumes – céleste pavane de Nora Kimball-Mentzos.

Davone Tines (Priest, Fisherman), Nora Kimball‑Mentzos (Danseuse) © Elisa Haberer | Opéra national de Paris
Davone Tines (Priest, Fisherman), Nora Kimball‑Mentzos (Danseuse)
© Elisa Haberer | Opéra national de Paris

Esotérique, riche en symboles, le livret délie des langues dialoguées, imagées. La mise en scène se met au diapason de cette fausse retenue et de cette vraie organicité, élabore autour des décors primitifs de Julie Mehretu et des admirables jeux de lumières de James Ingalls des échanges vocaux et chorégraphiques, jouant avec le corps et la distorsion de sa matière. Décortiqué, détourné, le son se fait tour à tour familier et étranger : la musique de Saariaho sait se montrer enveloppante, hypnotisante, sans pour autant chercher à s’affranchir du langage. Sur cette scène où le lyrique se défait de l’action et du drame, elle ne peut que se retourner vers son essence poétique. Elle évite notamment l’écueil de l’illustration : point d’orientalisme ici, la seule touche exotique de l’orchestration consistant à recourir au kantele – instrument à cordes pincées originaire de Finlande, touché avec une impressionnante dextérité par Eija Kankaanranta. La fosse ne rassemble que six autres musiciens, tout aussi impliqués – le quatuor à cordes Meta4, Camilla Hoitenga à la flûte et Heikki Parvainien aux percussions – et s’élargit du Theatre of Voices, excellent quatuor vocal dont les derniers rangs n’apercevront que quelques signes esquissés à bout de bras, chorégraphies désormais emblématiques de Sellars.

Sur scène, Philippe Jaroussky et Davóne Tines déclinent leurs présences antagonistes sur tous les plans : la robe et la voix blanches de l’un se mêlent aux graves sombrés de l’autre, tout de noir vêtu, au fil de deux confrontations pour le moins charnelles, aux contours bien peu manichéens. L’union du ciel et de la terre ne se fait sans engendrer un certain émoi et surtout une jolie palette d’interférences : la voix du baryton-basse sait se rendre aérienne et s’épurer de toute friture, tandis que des aigus étincelants du contre-ténor sourdent un métal plus dissonant, une touche plus dérangeante qu’ailleurs. Ces incursions, plutôt que démultipliées par le dispositif électronique, explorent quelques zones inattendues sans dénaturer les voix – tout juste laisseront-elles planer un doute sur la beauté intrinsèque de leurs timbres à qui doutera de leur éclatante pureté, pourtant acclamée ailleurs.

Davone Tines (Priest, Fisherman) et Philippe Jaroussky (Spirit, Angel) © Elisa Haberer | Opéra national de Paris
Davone Tines (Priest, Fisherman) et Philippe Jaroussky (Spirit, Angel)
© Elisa Haberer | Opéra national de Paris

La conclusion de ces deux pièces en forme de songe, survenue sans se faire attendre, ne pourra que surprendre le spectateur en pleine immersion. Qui se consolera en se disant qu’il vient d’assister à deux petits miracles : celui, tout d’abord, d’avoir assisté à deux heures de musique post-spectrale, mises en scène sans affèteries aucunes, et de n’avoir jamais vu le temps passer ; et celui de voir cette musique si loin des canons habituels, et sa compositrice, si rare représentante de ce genre et du sien, si chaudement applaudis au Palais Garnier. Les temps changent.

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