Non, l’opéra français du 19ème siècle n’est pas ringard : la preuve !

C’est une très belle soirée qui nous est offerte ce jeudi à la Philharmonie de Paris. "Le Romantique Opéra français" : tout un programme, riche de promesses qui, pour la plupart d’entre elles, sont tenues. Et c’est plein de joie et d’énergie que l’on ressort de ce concert.

Marianne Crebassa © Thomas Bartel
Marianne Crebassa
© Thomas Bartel
Cette réussite, on la doit tout d’abord à la cohésion du plateau vocal et orchestral : autour de Marc Minkowski et de ses Musiciens du Louvre Grenoble, un bouquet de jeunes talents déjà confirmés : Julie Fuchs (soprano), Marianne Crebassa (mezzo-soprano), Stanislas de Barbeyrac (ténor), Florian Sempey (baryton) et Nicolas Courjal (basse). Il faut dire qu’à l’exception de ce dernier, tous sont des habitués de la baguette de Marc Minkowski. Leur complicité est évidente : ils ont du plaisir à être là, à jouer, à chanter, à diriger, et cela se sent.

Savamment élaboré, l’itinéraire de ce voyage nous fait parcourir la riche histoire de l’opéra français, de Gluck à Massenet, en passant par les "tubes" de Berlioz, Thomas, Meyerbeer, Bizet, Delibes, Offenbach, Gounod… mais en nous faisant aussi découvrir – ou redécouvrir – des compositeurs moins connus, tels Poniatowski, Méhul, ou Dietsch. Une excellente façon d’attirer vers l’opéra un public néophyte, largement présent ce soir.

D’emblée le ton est donné par le « Nobles seigneurs, salut ! »,  extrait des Huguenots (Meyerbeer), chanté avec conviction et énergie par Marianne Crebassa. Sa voix noble, sensuelle, puissante, son timbre d’une beauté franche et sans artifice, ainsi que sa superbe diction font merveille, non seulement dans cet air, mais aussi dans « Nuit resplendissante » extrait de Cinq-Mars (Gounod) et « Vois sous l’archet frémissant », air de Nicklausse dans Les Contes d’Hoffmann (Offenbach). Et que dire du « Duo des Fleurs » de Lakmé (Delibes), interprété avec Julie Fuchs ? Un bouquet de printemps en plein hiver, composé par deux voix complices qui s’assemblent fort joliment !

Julie Fuchs © Julie Fuchs / Askonas Holt
Julie Fuchs
© Julie Fuchs / Askonas Holt
Julie Fuchs est, elle aussi, animée d’une belle énergie : si elle s’amuse dans le « Duo de la Mouche » d’Orphée aux Enfers (Offenbach et dans l’air du « Cours-la-Reine » de Manon (Massenet), elle nous offre aussi un sublime « Robert, toi que j’aime » de Robert le Diable (Meyerbeer). Cet opéra est d’ailleurs trois fois présent ce soir, et ce n’est pas un hasard, puisque, créé à l’Opéra de Paris en 1831, Robert le Diable est une œuvre fondatrice de l’opéra romantique français, qui influença bon nombre de compositeurs, parmi lesquels Bizet, Wagner et Verdi.

De Verdi justement, Nicolas Courjal, chante « Elle ne m’aime pas », extrait de Don Carlos, la version originale, française, de Don Carlo. Quelle voix ! Puissante et agile, autoritaire et sensible, sombre et pourtant claire, c’est un oxymore incarné, qui convainc tout autant dans « Voici donc les débris… Nonnes, qui reposez », autre air de Robert le Diable.

Rappelant les liens de parenté entre l’opéra français et les grands compositeurs européens, le duo « Quel que soit le courroux… Par les vents promenées » nous fait découvrir l’autre Vaisseau Fantôme – celui de Pierre-Louis Dietsch. C’est Florian Sempey qui donne la réplique à Julie Fuchs dans ce beau duo, montrant qu’il est aussi à l’aise dans un rôle dramatique que dans celui de Figaro ou de Papageno. Sa maturité vocale se révèle aussi pleinement dans « Asile auguste et solitaire… Mère adorée », air de Pierre de Médicis (Poniatowski).

Si Stanislas de Barbeyrac ne semble pas très à l’aise dans l’air de Pylade « Quel langage accablant… Unis dès la plus tendre enfance » d’Iphigénie en Tauride (Gluck), tout s’arrange et sa voix retrouve ses couleurs et sa souplesse : d’abord dans le duo des Pêcheurs de Perles (Bizet) « C’est toi, toi qu’enfin je revois… Au fond du temple saint », qu’il interprète brillamment avec Florian Sempey, puis dans un air de Joseph (Méhul) « Vainement Pharaon… Champs paternels ».

Le public est enchanté, qui rappelle les artistes à quatre reprises. Et Marc Minkowski nous réserve même une surprise, avec la venue sur scène de la contralto Ewa Podleś, désopilante et terrifiante Madame de la Haltière dans la Cendrillon de Massenet.

Dans ce répertoire qui leur sied comme un gant, Marc Minkowski et les Musiciens du Louvre Grenoble excellent : tout est précis, maîtrisé avec un naturel et une joie qui rayonnent dans le bel espace de résonance que la Philharmonie offre à l’orchestre. En revanche, il est regrettablement évident que cette salle, dans son état actuel, n’est pas faite pour les voix de solistes. Pour y remédier, des réglages s’imposent.