Belle idée, quoiqu’inaboutie, que cette compilation française d’airs d’opéras baroques : élargi à 2h30 avec entracte, débarrassé des habituels et ennuyeux récitatifs, cet Opéra pour trois rois est, musicalement, d’une tenue remarquable.  Peu importe finalement que la narrativisation du tout, que la forme concert n’étoffera jamais, ait pu sembler superflue. Mieux encore : elle n’en a mis que plus en évidence à la fois l’expressivité, la teneur et la qualité des pages célèbres ou méconnues exécutées, et la qualité d’une interprétation pour le moins inspirée.

Györgi Vashegyi © József Csapó
Györgi Vashegyi
© József Csapó

Ne sacrifiant jamais à la fois le désir d’unité de manière et de diversité stylistique, la direction de Györgi Vashegyi, enlevée, évita gracieusement les pièges de la facilité et de l’inexactitude, quitte à mettre quelque peu en danger la justesse ses pupitres les moins fournis et les plus fragiles, ou à un peu trop faire ressortir les percussions. Au fil d’airs choisis avec intelligence par le Centre de musique baroque de Versailles, on erre donc avec plaisir des célèbres ballets de Lully à la querelle lyrique des Glückistes et Piccinistes, en passant par les plantureux tableaux de Rameau, emporté par la subtilité des choix de tempi, de nuances, mais surtout d’une texture qui donne à entendre les différents tenants de l’édifice.

Emöke Baráth © Zsofi Raffay
Emöke Baráth
© Zsofi Raffay
Edifice qui ne serait rien sans la performance plus qu’admirable du Purcell Choir : on a rarement entendu de telles couleurs, une telle symbiose entre choristes masculins et féminins, et c’est sans doute dû à la fois au tutoiement des second dessus et des hautes-contre et à une prononciation particulièrement travaillée par tous les pupitres. Les trois solistes, non moins complets, incarnèrent quant à eux, davantage que les rôles un peu faciles et superflus accordés – Renommée, Gloire et Apollon -, trois tenants de cette musique si opulente : Chantal Santon-Jeffery, irréprochable notamment sur le « Ô malheureuse Iphigénie ! », y fit montre de la rare maturité d’une tragédienne lyrique ; Emöke Baráth, plus ardente et impérieuse, de la fraîcheur d’une jeune première sur les « Tristes apprêts, pâles flambeaux » ; Thomas Dolié, tout en phrasé et jeux de carnations, d’une élégance toute française sur « Quel éclat dans les cieux » - air extrait de l’étonnant Ballet de la Paix de Rebel et Francoeur.

Malgré l’enthousiasme manifeste du public pour les airs les plus célèbres – Lully, le plus terne Gluck et surtout l’éternel Rameau et ses remarquables Indes Galantes –, cet Opéra pour trois rois, entre pastiche et parodie, fut avant tout l’occasion, selon le souhait émis par Benoît Dratwicki, de redécouvrir les pans les moins célébrés de ce répertoire – l’oublié Piccini, Jean-Marie Leclair, André Philidor – ou redevenus inédits –, Pancrace Royer, Dauvergne ou Bernard de Bury … Donné en prologue de l’exposition « Fêtes et divertissements à la cour », ainsi que d’une saison inspirée, Un Opéra pour trois rois fera également l’objet d’un enregistrement. De quoi, entre terrain connu et prises de risque, assurer de belles heures à un répertoire décidément inépuisable !