C’est au cœur de Venise que s’est ouvert, samedi dernier, le plus français des festivals. Entièrement rénové par la Fondation de Nicole Bru à la fin des années 2000, le vieux casino de la famille Zane connaît depuis dix ans une seconde jeunesse en tant que « Centre de musique romantique française ». Loin de ses fameux livres-disques consacrés aux ouvrages lyriques entre deux productions sur les grandes scènes françaises, le Palazzetto Bru Zane a entamé discrètement les célébrations de son dixième anniversaire en musique de chambre, avec un festival vénitien dédié aux musiciens dans la Grande Guerre.

Valeria Kafelnikov (harpe), Philippe Bernold (flûte) et le Trio Opus 71 © Giulia Trevisanato
Valeria Kafelnikov (harpe), Philippe Bernold (flûte) et le Trio Opus 71
© Giulia Trevisanato

Dans les murs richement décorés de la Scuola Grande di San Giovanni Evangelista, le concert de ce samedi est consacré à Jean Cras. Compositeur tout sauf académique, marin avant tout – il finira sa carrière major général du port de Brest, excusez du peu –, Jean Cras a laissé de singulières pièces de musique de chambre qui franchissent allègrement les barrières stylistiques. La modalité y apparaît tantôt comme une couleur debussyste, un exotisme extra-européen ou… une résonance bretonne. Même chose des jeux de timbres ou des rythmes volontiers alambiqués : dans le deuxième mouvement du trio à cordes, le violon se transforme en instrument fantastique, bourdon grave et pizzicati criards se superposant dans une cadence délirante.

À la manœuvre, le violoniste Pierre Fouchenneret ne lésine pas sur les moyens. Il mène son Trio Opus 71 dans une interprétation sans concession, jouant avec un archet aride et intense les passages où Cras proscrit le vibrato, initiant à l’inverse des chants hyper expressifs dans les pages les plus lyriques. À ses côtés, deux solistes réputés issus des meilleurs orchestres parisiens : l’altiste Nicolas Bône et le violoncelliste Éric Picard évoluent avec une fluidité idéale dans la partition, fondant leurs timbres ou n’hésitant pas à les caractériser violemment selon l’écriture. Ciment de l’édifice harmonique, l’alto fait preuve d’une formidable souplesse de phrasé, suivant le violon comme son ombre ou s’évadant librement dans un thème acéré (3e mouvement). Parfois en délicatesse dans ses aigus, le violoncelle d’Éric Picard fait merveille dans un registre medium ardent et des graves profonds sans être lourds. Guidé par l’archet spontané de Fouchenneret, l’ensemble unifie les quatre mouvements de l’œuvre avec cette limpidité indispensable chez Cras, improvisateur plus qu’architecte de la forme. Croisement d’une gigue joliment rustique et d’une fugue maîtrisée, la conclusion virtuose vient clore en beauté cette interprétation de référence.

Valeria Kafelnikov © Giulia Trevisanato
Valeria Kafelnikov
© Giulia Trevisanato

Le trio était encadré d’œuvres mettant en lumière la harpe, sous les doigts agiles de Valeria Kafelnikov. Étoile montante de l’instrument, depuis peu soliste de l’exigeant Ensemble intercontemporain, la musicienne fait entendre la large palette des timbres de l’instrument dès la Suite en duo pour flûte et harpe : arpèges de velours dans le medium, aigus étincelants, harmoniques sonores… Tout ceci sera porté au sommet après l’entracte dans les Deux Impromptus pour harpe, qui requièrent une vélocité et une maîtrise des textures hors norme. Seules les notes les plus graves paraissent un peu sourdes dans l’acoustique dispersée de la Scuola. Mais l’accomplissement technique ne serait rien sans un double sens de la forme. Vertical tout d’abord : Kafelnikov hiérarchise formidablement les plans sonores, détachant délicatement un contrechant au milieu d’un accompagnement (2e mouvement de la Suite). Horizontal ensuite : le discours se déploie avec une impression de naturel qui cache bien son jeu. Car on devine que le parcours harmonique, si intelligemment tracé, a fait l’objet d’un travail minutieux (premier Impromptu).

La flûte de Philippe Bernold se joint parfaitement à Kafelnikov dans la Suite en duo : joueur, le musicien semble glisser son timbre entre les cordes de la harpe, brillant dans des graves idéalement chaleureux, conduisant son phrasé avec une parfaite gestion du souffle. La fluidité délibérée de l’interprétation amène en revanche un finale rythmiquement obscur : les deux artistes évitent de marquer la mesure bancale de Cras, au risque de perdre parfois leurs appuis.

Le Quintette pour harpe, flûte, violon, alto et violoncelle réunit en guise de bouquet final tous les protagonistes de la soirée, avec moins de bonheur cependant que les pièces précédentes. Flûte et cordes peinent à marier leurs intentions, tant dans l’intonation (1er mouvement) que dans l’expressivité du chant : le violon palpitant de Fouchenneret se heurte parfois à une flûte monolithique (3e mouvement). L’ensemble compense les imprécisions du finale par une complicité et une générosité à toute épreuve. Pétillants, les derniers traits virtuoses évoquent moins la houle chère à Jean Cras… que les bulles du prosecco offert ensuite aux spectateurs pour fêter l’ouverture du festival. Les dix ans du plus français des palazzetti vénitiens s’annoncent décidément un bon cru !


Le voyage de Tristan à Venise a été sponsorisé par le Palazzetto Bru Zane.

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