La saison sera européenne ou ne sera pas, semble dire son programme d’ouverture – et c’est grâce au trio américain formé par le chef de l’ONL Leonard Slatkin, la violoniste Anne Akiko Meyers et le compositeur Mason Bates qu’on aura paradoxalement le meilleur aperçu des fondements du vieux continent.

Ramenant le public aux racines dans lesquelles puise Shakespeare, la musique composée par Sir William Walton pour le film Richard III inaugure le grandiose. Les cors en fanfare, la sacralité de l’orgue, puis une entrée majestueuse sont les éléments constitutifs du médiévalisme que célèbre l’extrait du « Couronnement » de façon si vive que devant l’œil intérieur de l’auditeur prend forme une fresque historique que Jean Fouquet ou Jacques-Louis David n’auraient pu peindre avec plus de force. Le coup d’envoi de l’année Shakespeare à l’Auditorium possède un éclat royal.

Anne Akiko Meyers © Lisa Marie Mazzucco
Anne Akiko Meyers
© Lisa Marie Mazzucco
Le Concerto pour violon et orchestre de Mason Bates replonge dans des époques bien plus reculées encore. L’ « Archeopteryx » réveillé par l’orchestre se cache d’abord : les premières notes du violon solo sont encore abritées par les cordes du tutti, avant qu’il ne prenne son envol. La rythmicité initiale, produite par les corps des contrebasses et violoncelles utilisés comme percussions, laisse la place aux « Lakebed Memories », souvenirs du lac allemand où fut découvert le fossile de l’animal préhistorique à mi-chemin entre oiseau et dinosaure. C’est alors que l’incroyable légèreté du son d’Anne Akiko Meyers est relayée par la richesse harmonique du medium que possède aussi son instrument, touché par cette main de maître : le « Vieuxtemps » (Guarneri del Gesù, 1741) pleure ou entraîne l’orchestre dans une danse de séduction, selon le besoin. Car « The Rise of the Birds », outre son figuralisme, retrouve des accents espagnols (on pense à Bizet), mais fractionnés par des procédés d’écriture novateurs, émergeant des profondeurs du lac, toujours dessinées par les lignes aquatiques des violoncelles. Quand Jurassic Park rencontre Carmen sous un soleil stroboscopique : voilà la nature du concerto de Mason Bates créé par Meyers et Slatkine avec l’Orchestre symphonique de Pittsburgh en 2012 et exécuté en Europe pour la première fois ce soir. Le son de la soliste hypnotise aussi dans son bis, When you wish upon a star, la ligne mélodique s’achève dans des suraigus si câlins, mais aussi si audacieux techniquement que l’Auditorium entier retient son souffle, par crainte de briser avant l’heure ce charme fragile qui scintille de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, telle une bulle de savon s’envolant vers le ciel.

La Neuvième Symphonie de Beethoven, morceau autrement résistant du programme, sera dirigé par cœur par Leonard Slaktin, qui révèle toute la richesse sonore de l’ONL, comme ces touches de pinceau délicates posées par les violoncelles en pianisssimo dans le premier mouvement, qui cependant aurait mérité un peu plus d’engagement dans les moments dramatiques, parfois trop mous. En revanche, on a rarement entendu les deuxième et troisième mouvements de la Neuvième dans une telle perfection. Le Molto vivace laisse courir lestement les cordes tout en demi-teinte, permettant au timbalier d’assumer fièrement sa présence, élément étranger de la partition. Le lyrisme exprimé par les solistes du hautbois et du cor mène le tutti vers une géniale peinture colorée à la fin du Presto, et les caresses des cordes dans l’Adagio (quel beau contre-chant des altos !), le relief global et l’écoute mutuelle font de cette interprétation un moment qui marquera l’histoire musicale personnelle de chaque auditeur. On en viendrait à donner tort au soliste que la partition oblige à se plaindre de « ces sons » disgracieux : Michel de Souza, baryton brésilien, dont la voix très mature, équilibrée et lumineuse dans ses aigus est tout à fait à la hauteur du défi posé par l’orchestre. Dommage que le quatuor soit un peu inégal, même si le timbre chaleureux de l’alto Henriette Gödde mérite une mention particulière. Spirito, récent regroupement de grandes formations lyonnaises bien connues, étonne aussi un peu ce soir. Les pupitres masculins, s’ils ont leur force de conviction habituelle, peinent parfois à se mettre en route, les sopranos n’ont pas le moelleux qu’on leur connaît d’habitude et le pupitre d’alto est peu perceptible (ce qui, on le concède, tient beaucoup à l’écriture, qui privilégie l’exposition des voix aiguës) et pourrait ajouter quelques harmoniques aigues dans les cadences. On s’étonne aussi du placement de quelques respirations collectives et surtout des consonnes finales : tel Kuss en prend une extension maximale…

Leonard Slatkin © Donald Dietz
Leonard Slatkin
© Donald Dietz

Toutefois, corps et âme y sont, indiscutablement : comment aussi ne pas exulter à chanter l’Hymne à la Joie ? Le public, pour le bis, rejoint le chœur final et, encore trop timide à la première tentative, se fait gentiment gronder par Leonard Slatkin, avant de trouver un vrai souffle puissant et collectif ensuite. L’Europe en musique, c’est un peu comme en politique : on a parfois besoin de s’y prendre à plusieurs fois.

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