Le mercredi 7 janvier 2015 avait lieu au sein de l’Auditorium de Radio France le premier concert de l’année pour l’Orchestre National de France, avec à la baguette le jeune et talentueux Robin Ticciati. Au programme : le prélude de Lohengrin, la création française d’une œuvre de Toshio Hosokawa pour harpe et orchestre de chambre, et la Quatrième Symphonie de Mahler. Une soirée très étrange, où incommensurable tristesse et féroce volonté de faire vivre l’art se sont mêlées au point de créer une véritable communion entre musiciens et mélomanes… L’occasion de constater à quel point la musique adoucit les mœurs.

Il m’est difficile d’écrire aujourd’hui. Il nous est difficile à tous de travailler, de vivre comme si de rien n'était, de penser à autre chose qu’au terrible attentat perpétré mercredi matin contre Charlie Hebdo. Il était normal et indispensable de dédier le concert aux victimes de cette barbarie, à qui Mathieu Gallet a rendu hommage en prenant la parole avant de laisser place à la musique. Plus qu’une coïncidence, le fait pour les artistes et les spectateurs de se trouver réunis grâce à l’amour de la musique s’est transformé en choix ce soir-là, comme un signe de notre soutien indéfectible à la liberté créatrice et à l’expression artistique.

Robin Ticciati © Marco Borggreve
Robin Ticciati
© Marco Borggreve
C’est pourtant la douleur qui s’est d’abord exprimée au travers de la musique. Le prélude de Lohengrin, l’une des plus belles pages d’un des opéras les plus romantiques de Wagner, s’avère très à-propos ; la beauté recueillie, la douceur méditative de l’écriture wagnérienne ont pour conséquence bouleversante de libérer les émotions qui pesaient sur chacun. Dès les premières notes esquissées pianissimo par les violons divisés en huit groupes, on sent que quelque chose est brisé dans le jeu même des musiciens. Tout est en place du point de vue de la structure, de la dynamique, des nuances aussi… Malgré un professionnalisme irréprochable, les musiciens ne peuvent humainement pas produire la sonorité qui reflète le symbole de l’amour et de la confiance les plus absolus. Ils jouent, et c’est déjà un acte d’une beauté redoutable ; leurs mains vacillent presque sous la charge émotionnelle, et se mettent à exprimer non pas le contenu dramatique, la promesse opératique que déploie le prélude, mais bien le sentiment brut qui imprègne chaque note : la nostalgie d’un paradis perdu.

Vient ensuite l’œuvre inédite de Toshio Hosokawa, Aeolus – Re-turning III, créée le 9 octobre 2014 à Edimbourg et jouée pour la première fois en France. L’instrument soliste est la harpe, ce qui est peu fréquent pour une forme concertante. Xavier de Maistre, très appliqué dans son interprétation, se réfère constamment aux indications du chef Robin Ticciati, dédicataire de l’œuvre. Là encore, c’est une atmosphère méditative qui est instaurée, bien qu’elle n’ait pas grand-chose en commun avec Lohengrin. Le travail de composition est axé autour des « origines du souffle, humain ou naturel, en accord avec ce que les Grecs nommaient pneuma, à la fois souffle et esprit, source de toute vie ». L’impression que « le chant du souffle du vent résonne dans l’orchestre » et dans la harpe est en effet omniprésente, et passe par plusieurs effets : trille, glissando, effet de pédale, pincement de cordes (de différentes natures), caresse sur la harpe avec la main, effleurement de l’archet du violon sur la corde (respiration), horizontalité ondoyante du propos… Ni occidentale ni orientale, l’œuvre semble représenter une musique de la nature, une nature sauvage mais calme. Le climat planant, propice à une évolution délicate et perpétuelle, force à la détente, à l’écoute apaisée. On se laisse porter par la succession de plans sonores dépourvus de cadence, et on accepte de rêver en plein cœur de cette matière peu palpable, évanescente, et si envoûtante… Un voyage intérieur très agréable, à la fois dépaysant et révélant une sorte d’évidence.

La Symphonie No.4 de Mahler permet à Robin Ticciati, premier chef du Scottish Chamber Orchestra et directeur musical du Festival de Glyndebourne, de faire valoir toutes ses qualités. À ce moment de la soirée, l’Orchestre National de France a repris goût à la joie suprême de faire de la musique, et cela lui réussit ! L’homogénéité règne au sein de tous les pupitres, ce qui engendre de superbes couleurs, et la limpidité du discours est assurée par la précision agile et sans failles de Robin Ticciati, qui dirige presque par cœur, avec une espièglerie délicieuse. On retrouve dans ses gestes la grâce énergique et inspirée qu’on avait pris un immense plaisir à découvrir chez Santtu-Matias Rouvali en juillet dernier au Festival de Radio-France à Montpellier. Grâce à l’entrain qui gagne l’orchestre, la joie très appuyée de l’œuvre se fait de plus en plus affirmée, les accents sont plus prononcés, la gaieté « étrangère et donc terrifiante » que nous impose Mahler s’installe tout à fait à la fin du premier mouvement. Le violon de Sarah Nemtanu restitue à merveille la saveur ambigüe du grotesque allié au pressentiment morbide. Et la voix de la soprano Camilla Tilling s’élève enfin lors du dernier mouvement, claire, expressive, timbrée et ciselée, pour éclaircir le sens de toute cette surprenante manifestation d’allégresse. C’est la vie céleste. Pour décrire sa symphonie, Mahler a très exactement dit : « Ce royaume céleste est si gai que même la plus sérieuse des saintes rit ». Pas besoin de chercher longtemps qui est venu faire de l’humour au ciel en ce mercredi 7 janvier.