Lise de la Salle © Lynn Goldsmith
Lise de la Salle
© Lynn Goldsmith
En invitant l'Orchestre National de Russie, l'Auditorium de Lyon incite à la découverte et au voyage, qu'il soit historique, émotionnel ou merveilleux.

En première partie, nous sommes plongés dans l’Histoire de France, avec la pièce de Gordon Getty, Joan and the Bells, une cantate pour orchestre, chœur mixte, soprano et baryton. Cette pièce, pourtant assez courte, nous fait pénétrer dans une atmosphère dramatique en retraçant un épisode historique sombre, celui du procès qui précède l’exécution de Jeanne d’Arc. Pour mener à bien son intention et souligner le caractère de la situation choisie, le compositeur contemporain ne fait pas appel à l’atonalité, bien au contraire, mais joue sur d’autres ressorts : la puissance et les couleurs qu'offrent la formation. 

À la voix vindicative et forte de l’accusateur, joué par le baryton Lester Lynch, s’oppose l’innocence de Jeanne, parfaitement interprétée par la voix claire et limpide de Lisa Delan, quoique malheureusement souvent couverte par l’orchestre dont les cuivres sont très présents. Les ambiances se succèdent et plusieurs tableaux expressifs sont dépeints : aux ambiances feutrées des cordes succèdent soit la puissance des vents, soit des passages au caractère plus marqué, presque surnaturel, notamment avec les interventions du célesta, de la harpe – bien mise en valeur ici alors qu’elle est souvent noyée dans les divers sons de l’orchestre – ou encore des cloches qui rappellent le titre et les visions de l’héroïne. Les interventions du chœur, quant à elles, soulignent le drame qui se joue devant nos yeux, et appuient le côté tragique et inexorable de la condamnation.

L’effectif sur scène diminue pour la suite du concert : l’orchestre reste seul en scène puis est rejoint par la pianiste Lise de la Salle pour le Concerto pour piano no.1 de Rachmaninov. Dans le premier mouvement, le caractère est triomphal, conquérant, et la pianiste exécute avec virtuosité ses octaves et accords, avant d’esquisser un thème plus suave et mélancolique. Lise de la Salle réussit à varier son jeu d’un instant à l’autre, d'une main à l'autre : l’une est puissante quand l’autre est douce, l’une soutient et s’efface au profit de la mélodie interprétée par l’autre, sans pour autant que l’équilibre des voix ne soit perdu.

La cadence oscille elle aussi entre une écriture brillante et virtuose et des traits plus intimes, plus proches du nocturne. L’Andante cantabile offre un peu de repos parmi ces tourments, le mouvement est plus doux et cette atmosphère est soulignée par une mélodie plus limpide que les précédentes. Mais cette suspension hors du temps est vite rattrapée par la course dansante du finale, Allegro scherzando, non dépourvu de lyrisme dans sa partie centrale, et qui s’achève en une véritable explosion sonore où l’orchestre et le piano nous livrent toute leur puissance et leur force. Lise de la Salle nous a transportés dans son univers aux multiples couleurs grâce à une œuvre exigeante, sans doute harassante, et présentant une  large palette d’émotions. Le son uni de l’orchestre, savamment créé par la baguette de Mikhaïl Pletnev, entourait la pianiste pendant tout le concerto, créant une bulle dans laquelle le spectateur pouvait se fondre avec plaisir, jusqu’à son éclatement avec les notes finales qui sonnaient le retour à la réalité.

La deuxième partie nous fait pénétrer dans un monde féérique avec La Belle au bois dormant, suite d’orchestre dans l’arrangement de Mikhaïl Pletnev, directeur artistique de l’Orchestre National de Russie. Dans ce ballet, Tchaïkovski laisse libre cours à son sens du merveilleux, parfaitement transcrit en musique. On rêve, on danse, et on fredonnerait même quelques airs devenus célèbres depuis.

Au sein de l’orchestre, on se répond, on s’amuse ; les thèmes glissent d’un pupitre à l’autre, sans heurts, avec virtuosité. Lorsque la parole est laissée au violon solo dans l’un des mouvements, l’atmosphère est douce et tendre – bien que virtuose, soulignée par des arpèges à la harpe ou des envolées légères parmi les vents. Puis les cordes et les vents rompent soudain avec ce caractère chantant, insouciant, et entament une montée en puissance qui se traduit par des tempi qui s’accélèrent et un puissant crescendo, remarquable. Plusieurs vagues de sentiments nous submergent alors que les extraits du ballet se succèdent, mais sans aucun doute nous sommes nombreux à être retombés en enfance, laissant la musique nous emporter dans ce voyage merveilleux.