Concert de lancement d’une tournée de six dates prévue en Amérique du Nord - du 24 au 31 janvier -  le programme de cette représentation du 20 janvier dernier s’est ouvert sur un hommage émouvant au grand Kurt Masur, directeur musical de l'Orchestre National de France de 2002 à 2008 et décédé le 19 décembre dernier des suites de la maladie de Parkinson. L’Aria de la Suite n°3, à la fois « tube » du répertoire classique et métonymie de l’œuvre de Bach, que Kurt Masur chérissait, s’est vu interpréter avec émotion et pudeur par des musiciens que l’on devinait affectés, dirigés avec une gestuelle d’une modération peu habituelle pour le plus suave Daniele Gatti, dans laquelle on pouvait lire un gage d’admiration pour la direction sobre, « à main nue » de Masur.

Julian Rachlin © Janine Guldener
Julian Rachlin
© Janine Guldener
Les mélomanes les plus patriotes se réjouiront que le Prélude à l’après-midi d’un faune, poème symphonique le plus célèbre de Debussy et inspiré par Mallarmé, engage cet impressionnant récital de l’ONF sur les terres américaines. D’autant que l’interprétation, douce et sucrée, d’un relief étonnant – profondeur favorisée par l’ampleur de l’Auditorium – rigoureuse mais incandescente de bout en bout, a su magnifier touche par touche ce gracieux tableau impressionniste, esquissé par le voyage du thème, d’un instrument à l’autre – que seules les variations de timbre permettaient de différencier – et l’harmonie mouvante et feutrée délimitée par le reste de l’orchestre. Débarrassé des alternances tension / détente inhérentes au langage tonal, Debussy souhaitait, en recourant à l’écriture modale, coller à la succession de souvenirs et d’images poétiques d’un Mallarmé en pleine recherche stylistique – et, pourquoi pas, retranscrire en musique les accents d’un « aboli bibelot d’inanité sonore ».

L’enchaînement sur le Concerto pour violon n°1 en la mineur de Chostakovitch avait de quoi prendre à la gorge un auditeur jusqu’alors bercé par de douces langueurs. Le Nocturne, tout simplement bouleversant, a permis à Julian Rachlin de faire montre d'une dextérité de jeu peu commune, tantôt rugueux, tantôt tendre, toujours net. L’endiablé Scherzo acheva de convaincre de son panache, tout en suggérant un Quatuor n°8 plus tardif, marqué lui aussi du motif DSCH, ainsi que les meilleures pages stravinskiennes. La solennelle et virtuose Passacaille, sa très ardue cadence, ainsi que le Burlesque final, presque indissociables, ont clos tout en contraste ce très beau concerto. Quel dommage que l’acoustique de l’Auditorium, si appropriée à Debussy, ait par endroits recouvert les belles envolées du soliste accompagné de crescendi à l'orchestre …

Daniele Gatti © Columbia Artists Management Inc.
Daniele Gatti
© Columbia Artists Management Inc.
La très belle Symphonie n°5 en mi mineur de Tchaïkovski, exécutée brillamment à l'exception de quelques faussetés chez les violoncelles et contrebasses, s’est avérée un excellent choix pour parachever ce brillant programme. Lyrique, enflammée et colorée, alternant au fil de son entêtant motif conducteur déchirements dissonants, torpeurs lentes, nervosités suffoquantes et envolées joyeuses - moins rares que l'Adagio pouvait le présager … La Symphonie n°5 incarne seule les tourments et revirements de son torturé compositeur attestant ici, selon ses propres termes dans une esquisse de programme, de sa "soumission totale devant le destin ou, ce qui est pareil, devant la prédestination inéluctable de la providence". Elle synthétise ses traits d’écriture si caractérisques de Tchaïkovski et déroule les possibles de l’éventail expressif de la musique tonale à son crépuscule, laissant pointer, ça et là, des dérives contigentes. Ou du moins, les chemins pris, à partir de là, par les deux compositeurs précédents. Belle façon de conclure cet émouvant concert, à qui l’on souhaite un beau voyage outre-Atlantique !

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