Comme chaque année depuis 2013, l’Orchestre National de France clôt sa saison le soir du 14 juillet lors du Concert de Paris, qui rassemble dans un écrin prestigieux au pied de la tour Eiffel quelques-unes des stars lyriques les plus en vue du moment, devant un parterre de 500 000 personnes.

Francois-Xavier Roth © Francois Sechet
Francois-Xavier Roth
© Francois Sechet

C’est devenu une tradition, le concert s’ouvre par la « Marche Hongroise » de Berlioz et se referme sur une Marseillaise chantée (presque) à l’unisson par tout le Champ de Mars. Le programme a tendance à se répéter par rapport aux années précédentes avec des airs d’opéra célébrissimes (« Nessun Dorma », la Barcarolle, « La Ci Darem la Mano », pour ne citer qu’eux, tous déjà joués en 2015), des tubes de la musique orchestrale avec une préférence pour le sucré et l’emphatique (« Salut printemps » de Debussy,  les danses polovtsiennes de Borodine)  et quelques bandes originales de film (La Liste de Schindler et West Side Story cette année).

La décision d’insérer des musiques de film entre deux arias interroge, comme s’il importait plus d’éveiller le sentiment de déjà-entendu au sein du public que de le surprendre, d’autant plus que plusieurs œuvres (telles qu’ « Alto Giove ») ont déjà été popularisées par le cinéma.

Car ce super-récital se destine avant tout à un public peu initié, alléché par la programmation, le cadre exceptionnel et les feux d’artifice. Cent cinquante fois plus nombreux sur le Champ de Mars qu’un soir complet à Bastille, cette audience n’est d’ailleurs pas non plus le cœur de cible du concert, conçu en grande partie pour sa retransmission à la radio et à la télévision. Et qu’on ne s’y trompe pas, il s’agit ici d’une vulgarisation de grand luxe, avec un casting impressionnant et un florilège de chefs d’œuvre universellement reconnus.

Il n’empêche, le caractère artificiel et doucereux de l’ensemble laisse un goût étrange en bouche. Par ailleurs, de par son affluence, le concert ne pouvait être qu’amplifié : si bien que les premiers rangs n’entendent déjà que le son issu des hauts parleurs. Dommage, quand on connaît la consistance des pupitres de l’Orchestre, et le talent de son chef invité pour créer des textures uniques …

On l’aura compris, l’intérêt du concert pour les amateurs résidait surtout dans l’interprétation. A la tête de l’Orchestre National de France, on retrouvait donc François-Xavier Roth, infidèle pour un soir à l’opéra de Cologne et à l’orchestre « Les Siècles ». Sa direction, remarquable et enjouée, souligne les timbres et s’adapte à la musique française du XIXe siècle qui compose la majeure partie du programme orchestral de la soirée. Il s’avère aussi à l’aise sur les passages les plus triomphants - la Marche Hongroise, la Bacchanale … - que sur Haendel ou Mozart. Le Chœur et la Maîtrise de Radio France déçoivent rarement et confirment leur solidité ce soir, notamment sur « Gloire Immortelle de nos Aïeux ».

Aida Garifullina ouvre les festivités vocales de la soirée avec un « Brindisi » clair,  porté par son vibrato léger et subtil. Elle déploie ensuite l’agilité de sa voix sur « Casta Diva », avant un tonnerre d’applaudissements mérité. Entendue cette année dans le rôle de Musetta à Bastille, il faudra voyager pour la revoir l’année prochaine, et pourquoi pas dès ce mois d’août au Festival de Salzbourg dans Les Pêcheurs de Perles.

On voit trop peu en France la mezzo-soprano Joyce DiDonato et c’est dommage : la rare simplicité de sa voix se pare d’une belle expressivité sur « Lascia ch’io pianga », et elle tire toute l’attention vers elle lors de ses deux duos : « La ci darem la mano », avec un Matthias Goerne pourtant excellent, et sur l’inusable Barcarolle d’Offenbach avec Garifullina, où la clarté de son articulation enthousiasme. Le public parisien aura l’occasion de la réentendre au TCE début décembre dans le rôle de Maria Stuart.

Le ténor Jean-François Borras s’est largement illustré ces dernières années sur les grandes scènes mondiales (Met, Vienne, Londres) et revient d’Orange où il a échappé à un accident de nacelle lors de la représentation de Mefistofele. Encore (légèrement) en retrait sur le Brindisi, il s’avère très souple sur  « Nessun Dorma », plus adapté à son timbre, et à la fougue de circonstance.

Le concert nous procure le plaisir de retrouver Philippe Jaroussky pour une très belle parenthèse baroque : sur fond de théorbe et de clavecin, son « Alto Giove » s’élève, limpide et aérien. Pas de fausse note non plus du côté de Patricia Petibon, qui se détourne de son répertoire habituel le temps d’un hommage music-hall à feu son mari Didier Lockwood, ni de celui de Matthias Goerne, dont le Lied wagnérien à l’Etoile aura assurément été l’un des grands moments de la soirée : graves profonds, aigus tout en douceur et une contagieuse mélancolie. Bastille a déjà hâte de retrouver le baryton allemand en septembre pour Tristan et Isolde.

Enfin l’on appréciera la mise en avant des instrumentistes solistes français : les sœurs Déborah et Sarah Nemtanu nous gratifient d’un très beau duo sur la Valse et Polka de Chostakovitch ; Khatia Buniatishvili, toujours aussi théâtrale, fait montre d’une belle sensualité sur Rachmaninov ; seul Renaud Capuçon convaincra peu avec un John Williams convenu.

Tandis que ce concert d’exception s’achève au son de la Marseillaise, un magnifique feu d’artifice illumine le ciel au son de la « Habanera » de Carmen. Il ne reste plus aux spectateurs parisiens qu’à compter les jours jusqu’à la rentrée musicale !

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