Le concert présenté par l'Orchestre National de Lyon semblait d'importance pour Leonard Slatkin ; on y donnait la première européenne de son oeuvre Kinah, élégie en hommage à ses propres parents. Interprété par les solistes de l'orchestre, le Double Concerto de Brahms fut ce soir symboliquement lourd de sens, sans être musicalement pesant. S'ensuivit une éblouissante Symphonie de Franck, où les musiciens surent, de façon presque métonymique, mettre en musique la gestuelle appliquée de Leonard Slatkin.

Leonard Slatkin © Nico Rodamel
Leonard Slatkin
© Nico Rodamel

La musique de Leonard Slatkin est de celles où tout sonne juste. On n'y entend rien de nouveau, mais rien ne sonne déjà-vu. La tendance n'était pas, on s'en doute, au grand chambardement ; Kinah est une oeuvre où l'on se retrouve. Les sonorités des cordes rappellent tantôt les symphonies de Rachmaninov, tantôt les oeuvres de Barber. Reconnaissons à Léonard Slatkin un authentique talent de mélodiste ; sonnants tantôt comme un chant populaire, une berceuse enfantine, ou une religieuse mélopée, les éléments mélodiques constituent quoi qu'il en soit une plongée dans le passé. N'y voyons rien de rétrograde ni de nostalgique ; juste un cheminement lent et sinueux dans nos souvenirs personnels, empreint d'une sincère et sombre mélancolie. Un appel au recueillement qui semble suscité par de songeuses collisions d'harmonies percussives (choc des pizzicati et du glockenspiel, résonnances du piano avec la harpe ou les percussions métalliques). L'orchestration est au diapason de la finesse de l'ensemble : quatre cors en guise de cuivres (plus un bugle astucieusement placé en coulisse), et si l'orchestre à cordes est relativement fourni, Slatkin ne le convoque que par pupitres, ou dans de limpides unissons. À la fois souvenir brumeux des parents du compositeur, et prélude au Concerto à venir, deux musiciens en coulisse esquissent un thème du Double Concerto, et s'effacent presque aussitôt.

Après le recueillement, le Double Concerto sonne comme une communion ; jamais l'oeuvre n'eut autant le caractère d'une symphonie concertante. L'acoustique, bien plus généreuse envers l'orchestre que pour les solistes, y est sans doute pour quelque chose ; mais ceux-ci semblaient véritablement émerger de l'orchestre. Heureuse concommitance entre la réalité de la scène et celle de la musique! Les deux solistes offrent un son chaleureux, chacun à sa manière : Jennifer Gilbert propose une sonorité ronde et opulente, tandis que Nicolas Hartmann porte avec fougue et incandescence les phrasés de Brahms (on apprécie ainsi sa façon de griffer la corde au début du Final). De fortes personnalités qui ne les empêche pas de trouver une unité sonore, témoignant de leurs qualités d'écoute et de chambristes (quelle entente, dans tous les sens du terme, dans la phrase initiale du deuxième mouvement!). Marchant logiquement dans le sillon de leurs chefs de pupitres, l'ONL étonne par l'opulence sans emphase dont il sait faire preuve. Malgré les indéniables qualités individuelles, la petite harmonie échoue souvent à s'accorder sur certains points d'intonation, et en vient parfois à couvrir les solistes. On l'oublie volontiers, porté par la cohésion de l'ensemble.

La Symphonie de Franck souffre encore aujourd'hui de tous les clichés que l'amour-propre nationaliste a pu attribuer à cette oeuvre résolument germaniste : l'oeuvre serait lourde, austère, et prétentieuse. L'ONL, ce soir, fit définitivement tomber les masques. L'oeuvre est jouée avec force, mais avec la force du vent ; la sonorité est claire, aérienne, jamais pesante. On doit cela sans doute à la virtuosité "à la française" des pupitres de cordes, faite de grands élans d'archets, qui donne fraîcheur et mouvement à l'ensemble. L'orchestre déploie un discours d'une limpidité transparente, sans devenir diaphane. Lorsque la musique figure une mer agitée, la clarté des cordes fait que l'on y voit à travers comme dans un miroir ; lorsque la tempête se déchaîne autour de nous, la rondeur des timbres des cuivres nous permet de la contempler avec sérénité, et de saisir son esthétique plutôt que de subir sa turbulence. On retrouve l'incroyable palette de couleurs de l'orchestre, qui ont la grâce de s'enchaîner de manière naturelle, sans jamais devenir l'élément principal du discours. La battue de Leonard Slatkin y est pour quelque chose : cherchant avant tout à souligner les éléments mélodiques thématiques, et à ne jamais interrompre la ligne du discours, elle témoigne à elle seule de l'entente régnant entre un chef et son orchestre. Sa baguette fut ici véritablement performative, donnant à entendre ce qu'elle dit ; et de la même manière que Slatkin compositeur parvint à dialoguer avec Brahms, le chef d'orchestre a su se concerter avec ses musiciens pour déployer, l'espace d'un concert, le sentiment splendide d'une harmonie profonde.