La venue de l’Orchestre Philharmonique de Rotterdam au Théâtre des Champs-Elysées est depuis plusieurs années l’un des événements parmi les plus attendus de la saison symphonique parisienne. Dirigé depuis 2008 par le charismatique chef canadien Yannick Nézet-Séguin, certainement l’un des plus doués de sa génération, cet orchestre n’a pas la réputation de son prestigieux voisin l’Orchestre du Concertgebouw d’Amsterdam. Mais ce soir, et comme à son habitude, il a donné une démonstration d’excellence orchestrale en offrant, sous la direction inspirée de Yannick Nézet-Séguin, des lectures abouties et passionnantes de la Symphonie Pastorale  de Ludwig van Beethoven et du Chant de la terre de Gustav Mahler.

Yannick Nézet-Séguin © Marco borggreve
Yannick Nézet-Séguin
© Marco borggreve

La Symphonie Pastorale qui débutait ce programme fut une totale réussite. Dirigée à la main et de mémoire par un Yannick Nézet-Séguin très souriant, attentif et investi, comme il le sera toute la soirée durant, cette symphonie révèle, grâce à une lecture fouillée et précise, toute sa richesse. On a même parfois l’impression d’entendre les multiples détails de cette œuvre pour la première fois, un signe qui témoigne de l’importance du travail d’amont. Dès le début du premier mouvement, les cordes charment par un son pur, précis et élégant et cette incroyable façon de se passer le relais d’un pupitre à l’autre, ce qui rend audible les contre-chants si essentiels dans cette musique. Le reste de l’orchestre est au diapason, bois et cuivres, intervenant soit délicatement pour compléter la pâte sonore, soit pour dialoguer avec les cordes, mais toujours pour rendre toute la richesse d’une partition qui n’a jamais paru aussi foisonnante. Car l’art suprême de Yannick Nézet-Séguin réside aussi dans sa capacité à rendre audible toute la musique, sans ni forcer aucun trait, ni perdre l’essentiel du propos et de la ligne : un vrai travail d’orfèvre. Le second mouvement, qui par moment évoque ce soir Berlioz, est lui aussi une parfaite réussite où tout fonctionne, est en place et séduit. L’orage est phénoménal grâce aux contrebasses et violoncelles qui vrombissent avec passion, aux attaques à la serpe des cuivres et aux puissants coups de timbale sur lesquels tout le son de l’orchestre repose. Dans le dernier mouvement, Yannick Nézet-Séguin détend progressivement l’atmosphère tout en laissant chanter ses merveilleux musiciens jusqu’aux dernières mesures retenues avec grâce et très émouvantes. Une Pastorale d’un niveau exceptionnel, belle, raffinée, riche et vivante, tout en restant naturelle : du très grand art !

Sarah Connolly © Peter Warren
Sarah Connolly
© Peter Warren
Le Chant de la Terre est une œuvre âpre et d’un esprit plus tourmenté, même si la nature est également au centre du propos de l’auteur. Composée de six pièces alternant la joie et la gravité, elle est une œuvre à part chez Mahler, même si elle regarde souvent du côté de la symphonie. Dès l’entrée des cors dans la première partie (« Chanson à boire de l’affliction de la terre »), prise à bras le corps par Yannick Nézet-Séguin, le climat épique de l’œuvre est planté jusqu’au puissant accord final décoché telle une flèche. Le ténor américain Robert Dean Smith possède la carrure vocale héroïque qu’impose une partie extrêmement tendue. À l’aise dès la chanson à boire initiale où son timbre brillant, son allemand et son style font mouche, il joue plus tard du texte comme de la musique dans la troisième (« De la jeunesse ») et la cinquième pièce (« L’homme ivre au printemps »). Passant de l’ébriété à la poésie et à la nostalgie, il incarne magnifiquement et investit avec talent les errements de l’âme humaine. Sarah Connolly, un peu en retrait au début de l’œuvre, trouve ensuite mieux ses marques. Elle offre alors une très belle interprétation pleine de nostalgie de sa première intervention (« Le solitaire en automne »), où elle est accompagnée par un hautbois en état de grâce, comme de la scène aux champs (« De la beauté ») distillant alors une lumière tout à fait à propos. Surtout, Sarah Connolly maîtrise l’émotion de l’adieu final (le célèbre « Abschied ») et ses « ewig » répétés. Son timbre assez clair et très homogène, son legato et son chant raffiné lui permettent de peindre la nature, le désir, la beauté, la solitude et le repos éternel qu’évoque successivement cette poignante et étonnante musique.

Durant tout ce Chant de la terre la concentration du chef et des musiciens n’a pas fléchi une seule seconde et ces derniers nous ont offert une magistrale leçon d’orchestre. Même si les musiciens pris individuellement méritent chacun des éloges (on pense notamment à la flûtiste Juliette Hurel et au hautboïste Julien Hervé) c’est aussi, et on a envie de dire surtout, le caractère collectif de l’interprétation qui est le plus impressionnant. La beauté constante des timbres, la lisibilité, les nuances et phrasés justes, le jeu parfois chambriste avec de vrais dialogues entre les différents pupitres, tout ce travail de détail est aussi mis au service de tout l’orchestre et de la musique. On l’a donc compris, ce Chant de la terre était puissant, tendu et son énergie interne concentrique tournée vers la seule musique.

Un superbe orchestre dirigé par un immense chef qui décidément transforme tout ce qu’il touche en or. Chaque venue de ces artistes au Théâtre des Champs-Elysées est un bonheur rare qu’il ne faut rater sous aucun prétexte. Et en voyant et entendant l’accueil réservé par le public à ces artistes il est clair que ce bonheur est communicatif.