« La musique classique, c’était la musique actuelle d’avant »… Proposition conjointe de l’Orchestre de la Suisse Romande et du Festival La Bâtie de Genève, c’est sur ce postulat que s’ouvrait cette co-production avec, en guise d’amuse-bouche, la chorégraphie de Gabriel Schenker de 2016 autour de la pièce musicale Pulse Music III de John McGuire (1978).

Ce grand solo dansé de Gabriel Schenker explore les différentes strates de cette musique électronique hallucinatoire faite de blocs répétitifs mêlant danse et éléments musicaux : quelle transe incroyable et quelle implication du danseur, vêtu d’une simple chemise blanche à manches longues, qui entre littéralement en fusion et fait corps avec cette musique répétitive ! On peut imaginer la gageure de sa mise en place chorégraphique.

La soirée se poursuivait avec La Nuit transfigurée d’un Arnold Schoenberg qui regarde encore musicalement vers le XIXe siècle. Faisant suite à la version pour sextuor à cordes, la version pour orchestre à cordes, interprétée ce soir par l'Orchestre de la Suisse Romande, fut proposée en 1917 et remaniée en 1943.

Si le simple nom de Schoenberg peut faire fuir une partie des mélomanes peu sensibles au dodécaphonisme élaboré par le compositeur, son opus 4 est d’une veine post-romantique débordante d’épanchements, dont un Wagner aurait certainement apprécié les vagues musicales. Comme en réponse à la transe dansée en ouverture de programme, c’est tout naturellement que nous sommes cueillis par ces vagues de graves, de violoncelles et altos se répondant pour mieux créer de sombres élans à l’écume des violons. L’œuvre fourmille de petits ensembles qui mettent en relief les ruptures dans le discours. Violon solo, Bogdan Zvoristeanu offre ses lumineuses interventions à un public visiblement sous le charme. Ancien assistant de Susanna Mälkki et Matthias Pintscher auprès desquels il s'est familiarisé avec la modernité schoenbergienne, le jeune chef français Julien Leroy semble totalement dans son élément, le geste vif.

Julien Leroy © Phiong Nguyen
Julien Leroy
© Phiong Nguyen

Le programme s’achevait par les rares Métamorphoses de Richard Strauss, composition tardive du compositeur qui connut un creux de vague créatrice en fin de vie, en lien avec les bouleversements de la Seconde Guerre mondiale qu'il venait de traverser. Les Métamorphoses forment l’aboutissement de la science orchestrale straussienne, dans un effectif néanmoins fort réduit de 24 cordes. Strauss parvient par son écriture – notamment par ses divisi (pupitres scindés en sous-pupitres) – à donner une impression de densité et d’un son étoffé. Comme à son habitude, le compositeur fait jaillir de la gangue orchestrale des fulminances de solistes (violon et alto notamment) qui permettent les transitions de thèmes, tout en s’appuyant sur des pupitres graves qui fournissent l’essentiel de la trame sonore. Une très belle couleur boisée, sombre, émane de l’ensemble qui visiblement a pris plaisir à explorer les noirceurs ténébreuses straussiennes. Le danseur est venu agrémenter ces lignes par des interventions très poétiques. 

Grande variation sur le thème de la transe, musicale ou chorégraphique, le programme a montré ses limites : on est ressorti un peu sonné d'une telle soirée, perdu dans les discours labyrinthiques des uns et des autres. À ce titre, mon voisin, vaincu par ces ondes hallucinatoires plus rapidement que moi, agrémenta les pièces d’un continuum grave régulier... ce qui ajouta, sans nul doute, de l’originalité aux pièces.

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