Aurait-on mieux pu entamer cette année 2017 qui marque le 450ème anniversaire de la naissance de Monteverdi que par cette merveilleuse exécution de ce deuxième opéra (et premier chef-d’oeuvre) de l’histoire de la musique qui laissa le public nombreux du Palais des Beaux-Arts aussi transporté et émerveillé que devait l’être il y a 410 ans celui, certainement bien moins nombreux, qui assista à la création de cette sublime musique à la cour ducale de Mantoue en 1607 ?

Leonardo Garcia Alarcón © Jean-Baptiste Millot
Leonardo Garcia Alarcón
© Jean-Baptiste Millot

Il faut dire que rien n’avait été laissé au hasard pour faire de cette exécution de concert une réussite. D’abord en réunissant deux ensembles de petite taille et de grande qualité: le Choeur de chambre de Namur dont la ductilité aisée et la beauté des timbres étaient un régal de tous les instants ainsi que la Capella Mediterranea, superbe ensemble instrumental de 22 musiciens. A la tête de ces deux formations se trouvait leur chef titulaire, l’excellent Leonardo Garcia Alarcón. Comme toujours avec le chef et claveciniste argentin, peu spectaculaire dans sa gestuelle mais totalement impliqué, ce qui frappe est un engagement total mais sans lourdeur et cette vraie joie de faire de la musique, transmise à tous les interprètes et qui donne un irrésistible coup de jeune à cette musique. Et comme tout paraît simple et facile avec lui !

Pour ceux qui auront connu les tâtonnements des courageux pionniers de la musique ancienne, le chemin parcouru en un peu plus d’un demi-siècle est saisissant. En premier lieu, la sûreté technique des instrumentistes va aujourd’hui de soi dans ce répertoire : beauté et souplesse des cordes, flûtes à bec aériennes, cornets à bouquins et trombones sans peur et sans reproche. On sera tout aussi élogieux pour le continuo assuré avec beaucoup de goût et d’imagination (et sans ornementations envahissantes), avec une mention spéciale pour la harpe envoûtante de Marie Bournisien.

Quant au volet vocal, on a en moins de deux décennies vraiment changé d’univers: le monde et le style de la musique ancienne sont aujourd’hui parfaitement naturels pour toute une génération de chanteurs qui n’a que faire des raideurs de leurs courageux prédécesseurs. On connaît bien sûr la familiarité des choristes namurois avec le répertoire baroque, mais quel plaisir d’entendre dans ce répertoire une remarquable distribution de chanteurs transalpins à la virtuosité aisée, au style impeccable, aux voix chaudes et séveuses, et bénéficiant de l’inappréciable avantage de chanter dans leur langue. On oublie le sérieux compassé de certains chanteurs du passé - souvent issus de la tradition anglicane ou des rangs estimables des disciples de Leonhardt ou Harnoncourt - pour se retrouver face à une distribution, vocale comme instrumentale, marquée par la jeunesse et le talent et qui sous la direction fine et légère de García Alarcón nous offrit une exécution pleine de vie et de fraîcheur.

On commencera par féliciter le choeur et les solistes (dont plusieurs venaient d’ailleurs régulièrement renforcer les rangs des choristes) d’avoir tous chanté par cœur, de sorte que cette version de concert semi-staged se trouva caractérisée par de beaux déplacements de chanteurs libérés de la partition et bougeant avec aisance sur le grand plateau de la salle Henry Le Boeuf. Si tous les solistes du chant sont à féliciter, une mention particulière doit aller à l’Orphée du ténor Valerio Contaldo qui offrit une magnifique interprétation où il se montra capable d’exprimer la joie de l’amour du demi-dieu pour Eurydice comme le désespoir d’avoir perdu sa bien-aimée (son "Addio terra, addio cielo" serrait vraiment le coeur). Et c’est avec virtuosité et émotion qu’il rendit le "Possente spirto" visant à convaincre Pluton (Konstantin Wolff, excellent) de lui rendre Eurydice d’entre les morts. On ne tarira pas non plus d’éloges sur l’Eurydice de la soprano Francesca Aspromonte : jeunesse, physique du rôle, beauté et sûreté vocale, présence scénique. La mezzo Giuseppina Bridelli signa une interprétation saisissante de la Messagère, et la soprano Anna Reinhold fut une très convaincante Proserpine. On osera même faire remarquer que dans le duo final réunissant Orphée et son père Apollon incarné par le ténor Alessandro Giangrande, la technique vocale de ce dernier (magnifiques gorgheggi) se montra encore supérieure à celle de Contaldo.

En conclusion, triomphe mérité d’une salle justement enthousiaste et on attend l’enregistrement avec impatience.