Au lever du rideau, un homme tout de blanc vêtu nous regarde, pensif, avant ses noces. On découvre alors toute la sobriété octroyée au personnage d’Orphée et à l’ensemble de l’opéra par la metteuse en scène, Jetske Mijnssen. Sur la scène, une linéarité désarmante : sur un seul niveau, entouré de murs en bois, se situe un sol dont la rondeur parfois tournante permet d’observer les personnages sous des angles différents, voire opposés, justifiant ainsi les quiproquos du livret. On est loin ici de la proposition faite à Nancy il y a deux ans pour le même mythe chez Monteverdi : là où l’on préférait le jeu métaphorique des niveaux de scène, autant de niveaux (ciel, terre, enfer) où évoluaient les personnages, on choisit ici une plateforme unidimensionnelle où se côtoient les hommes, les dieux et les créatures des enfers. La scène pourrait sembler répétitive et banale par moments, mais un intéressant travail du maître costumier (notons les masques infernaux, fantasmagoriques, ou le saisissant contraste entre le blanc et le noir) et surtout un jeu de lumières remarquable (avec un voile de lumière qui semble littéralement tomber sur la scène au moment critique où Eurydice est piquée par le serpent) rendent l’ensemble parfaitement réussi. Le défi est de taille pour les musiciens et la metteuse en scène : il s’agit de retenir l’attention du public durant presque trois heures avec un livret dont le contenu et sa traduction, tous deux pesants, s’avèrent être par moments parfaitement soporifiques, même si les digressions dans le texte (souvent comiques) constituent heureusement de beaux prétextes pour alléger le récit mythologique.

<i>Orfeo</i> de Luiggi Rossi, mise en scène de Jetske Mijnssen © Opéra National de Lorraine
Orfeo de Luiggi Rossi, mise en scène de Jetske Mijnssen
© Opéra National de Lorraine

C’est grâce à l’Orfeo de Rossi, on le sait, que le public français découvre l’opéra en 1647. Cette commande de Mazarin avait permis d’entendre des castrats dans une mise en scène spectaculaire où les changements de décors se succédaient pour le plus grand plaisir de la Cour et des nombreux invités. Or le coûteux financement de cet opéra allait accentuer les troubles du royaume, motivant en partie l’emprisonnement de Torelli (maître des machines de la mise en scène) et le départ précipité de Rossi, voire de la Cour au moment de la Fronde… Bien que nous ignorions le coût exact de cette coproduction, la retenue imposée sur la scène nancéienne quelque 350 ans plus tard n’est surtout pas de nature à inciter une quelconque révolte du public ni à souhaiter la détention d’une trop extravagante metteuse en scène. C’est la sagesse que l’on préfère ici à une lecture plus ambitieuse et burlesque du récit, même si l’on peut rire aux éclats avec un Momus hilarant.

Le (très) jeune et talentueux chef Raphaël Pichon nous livre dans cet opéra une direction musicale d’une étonnante habileté et maturité : la musique est, sous sa baguette, d’une grande finesse et d’une rondeur surprenante. L’équilibre entre les vents et les cordes, ou encore entre l’orchestre et les voix est ici parfaitement maîtrisé, malgré la difficulté musicale supplémentaire due au choix d’un ensemble assez réduit par rapport à ce que devait être la production originale. Bel avenir que celui que trace ce chef et son très bel ensemble instrumental.

Et la musique est belle ! L’alternance entre les gracieux airs et les ensembles vocaux nous font presque oublier les défauts du livret. Les petits ensembles vocaux, particulièrement inspirés, nous dévoilent un Rossi miniaturiste, maître de la cantate. Les sections chorales, quant à elles, apportent un éclat supplémentaire à la vocalité scénique, très (trop !) souvent soliste. Le chœur de l’ensemble Pygmalion est tout aussi précis et épuré que son alter ego instrumental.

<i>Orfeo</i> de Luiggi Rossi, mise en scène de Jetske Mijnssen © Opéra National de Lorraine
Orfeo de Luiggi Rossi, mise en scène de Jetske Mijnssen
© Opéra National de Lorraine

Ce sont des vocalités solistes moins homogènes – hélas – que l’on trouve sur scène. Saluons d’abord la performance de la belle et pétillante Eurydice, dont le timbre cristallin semble avoir été conçu pour charmer Orphée, Aristée et toutes les divinités infernales au passage. Belle maîtrise vocale également de la part de Vénus, dans un rôle complexe tout en ambiguïté dont elle soulève brillamment le défi. Parmi les voix graves, également périlleuses, on admire particulièrement la tessiture et la maîtrise d’un Pluton imposant. Moins convaincantes en revanche les performances féminines dans les rôles des castrats : Aristée, dont les qualités vocales avaient été justement récompensées au festival de Froville, près de Nancy, il y a deux ans, ne semble pas trouver une totale aisance vocale dans ce rôle, mais elle arrive toutefois à compenser largement cette faiblesse grâce à ses qualités théâtrales. On est beaucoup moins convaincu par Orphée, par moments peu crédible dans son rôle d’amant désespéré, exception faite de la saisissante scène finale. Etonnant aussi le très grand Dominique Visse dans le rôle d’une vieille dont on n’arrive pas vraiment à saisir ni la bouffonnerie… ni le registre.

Le public nancéien, conquis, n’hésite pas à applaudir très longtemps cette radieuse et très réussie production de l’Orfeo de Luigi Rossi, œuvre qui, loin d’être une curiosité historique, mérite toute sa place dans le répertoire baroque.

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