Quels liens rapprochent l’écriture de Beethoven de celle de Mozart ? À la tête de l’Orchestre de chambre de Paris, Elena Schwarz met en évidence, chez les deux compositeurs, les mêmes ruptures apparentes et la même continuité sous-jacente de la phrase musicale. Une lecture intellectuelle, illuminée par la clarinette pétillante d’Andreas Ottensamer, dans le cadre du Festival de Pâques d'Aix-en-Provence.

Elena Schwarz dirige l'Orchestre de chambre de Paris au Grand Théâtre de Provence © Caroline Doutre
Elena Schwarz dirige l'Orchestre de chambre de Paris au Grand Théâtre de Provence
© Caroline Doutre

L’ouverture solennelle de La Clémence de Titus introduit une première partie consacrée à Mozart. Un tempo assez modéré permet une grande précision dans les traits des cordes, qui répondent à des vents aux articulations particulièrement soignées. Les ruptures, systématiquement exacerbées, et les crescendo rapides n’empêchent pas l’orchestre de conserver un son très homogène, sans dureté, même dans les contrastes de nuance les plus soudains. Surtout, la cheffe porte une réelle attention au dialogue et au passage des motifs thématiques d’un instrument à l’autre, parvenant ainsi à conduire les phrases dans la durée.

Ce sont justement ces longues phrases qui feront toute la subtilité du Concerto pour clarinette, l’orchestre soulignant les grands élans musicaux plus que les articulations, dans un son toujours homogène. Dans l’« Allegro », à nouveau, un tempo relativement retenu permet de soigner ce son dans les moindres détails, en privilégiant la douceur à l’espièglerie. Andreas Ottensamer, extrêmement attentif aux cordes, se tourne sans cesse vers les musiciens pour synchroniser ses élans avec les leurs – à tel point qu’on peine à l’entendre lorsque, quasi dos au public, il cherche le regard des violoncellistes ! Il n’hésite pas à se faire discret pour laisser l’orchestre s’exprimer et assurer la continuité de la phrase. S’il ne force jamais le son dans les passages les plus volubiles, celui-ci demeure tout au long du mouvement légèrement voilé, au détriment d’un caractère brillant que l’on attendrait d’ordinaire des traits rapides.

On savoure en revanche les contrastes que recherche le soliste dans les nuances, s’imposant des pianissimo d’une douceur extrême, comme dans la réexposition de l’« Adagio ». Il poursuit dans ce deuxième mouvement le véritable dialogue initié dans l’« Allegro » : les basses puissantes soutiennent des forte riches et pleins, et l’impressionnant legato des cordes sert de toile de fond aux motifs quasi improvisés de la clarinette. Seul le finale, bien qu’impressionnant de virtuosité, déçoit quelque peu : l’orchestre ne parvient pas à suivre le tempo d’un clarinettiste un peu trop enthousiaste, et le son des cordes se fait dur. On retiendra davantage de ce rondo le caractère joueur et dansant d’Andreas Ottensamer, qui emporte l’adhésion du public du Grand Théâtre de Provence. En bis, le solo de clarinette de « E lucevan le stelle », célèbre air de Tosca ici joué à toute vitesse, illustre la puissance de cet instrument et parvient à frapper par son intensité.

Andreas Ottensamer et l'Orchestre de chambre de Paris dans le <i>Concerto pour clarinette</i> de Mozart © Caroline Doutre
Andreas Ottensamer et l'Orchestre de chambre de Paris dans le Concerto pour clarinette de Mozart
© Caroline Doutre

La Symphonie n° 2 de Beethoven sera plus sérieuse, plus intellectuelle encore. À nouveau, l’accent est mis sur la continuité de la phrase musicale, avec des motifs thématiques qui naviguent avec fluidité entre les différents instruments à vent, et un son très homogène des pupitres de cordes, rond sans trop de vibrato. Si des problèmes de synchronisation subsistent dans le premier mouvement, voire parfois de légers écarts de tempo entre cordes et vents, l’orchestre tire le meilleur parti de cette interprétation dans le « Larghetto ». Les violons et la clarinette en dessinent les longues phrases grâce à un legato impeccable, et chacune des inflexions est soulignée de façon identique par les cordes et les vents. On admire enfin la subtilité des couleurs et des progressions dynamiques, les montées en puissance étant construites très lentement, pour parvenir à des sommets forte ronds et élégants. Les contrastes seront plus frappants dans les deux derniers mouvements : les crescendo rapides et soudains du « Scherzo » soulignent le caractère espiègle de ce mouvement, ici presque mozartien ; les nuances extrêmes de l’« Allegro molto », comme ces piano détimbrés et ces longues progressions dynamiques, amènent la conclusion spectaculaire. On regrette simplement les petites imperfections techniques que semblent engendrer ces tempos plus rapides : accrocs de justesse ou de synchronisation chez les violons, manque de netteté chez les cors, affublés d’instruments d’époque au son très métallique. Mais ces quelques limites ne sauraient ternir une lecture intelligente et réfléchie, qui montre toute la finesse de la direction d’Elena Schwarz.

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