On sort de l’habituel métro Porte de Pantin en ayant un instant oublié où l’on va, à la rencontre de quel monument l’on se dirige. Et puis, à la faveur d’un regard circulaire, on aperçoit le gigantesque navire argenté. Et, bouche bée, on prononce intérieurement un : « Ah, oui… » qui concentre toute l’attente, tous les espoirs, tous les doutes, tous les désaccords en un soupir émerveillé. Sur place, après avoir monté les marches d’un pas conquérant de propriétaire des lieux — la Philharmonie n’appartient-elle pas à son public ?, on s’aperçoit vite que la cohue règne, plan Vigipirate oblige. La musique n’a pas encore eu le temps d’adoucir les mœurs dans la foule de mélomanes qui se sent déjà passablement en danger dans un quartier si éloigné du centre de Paris et dans un contexte de terrorisme. Décidément, ils n’ont pas de chance, entre les retards des travaux et les événements récents, commente-t-on in peto avec le regard de celui qui pardonne tout à l’avance, suffisamment heureux d’être là.

© AFP / Charles Platiau
© AFP / Charles Platiau

Comment ne pas leur pardonner, d’ailleurs ? Certes, on ne comprend rien aux indications (comme dans tout nouveau bâtiment), et il faut marcher des kilomètres pour se laver les mains (sans savon). Mais une fois sous les nuages de la salle, une fois dans les balcons de la Philharmonie de Paris, à quelques mètres de l’orchestre, au cœur de cette configuration tout à la fois intime et majestueuse, comment ne pas féliciter cent fois les édiles qui ont déménagé le cœur de la musique symphonique du Faubourg Saint-Honoré à la Porte de Pantin ? On troque les ténèbres de Pleyel contre une lumière accueillante (que l’on aura remarquée aussi à Radio France : la mode est à pouvoir lire son programme sans sortir de lanterne de bateau ; c’est bien vu), on troque l’acoustique disparate et sèche de Pleyel contre un son enveloppant et une multi-stéréo sublime, on troque les distances type « boîte à chaussures » de Pleyel contre une intimité qui fera bientôt pâlir de jalousie certains Berliner, on troque même les tuniques démodées des ouvreuses de Pleyel contre un pin’s « PP » que tout le monde aimerait accrocher à son revers, on troque la forme très Zénith de Pleyel contre des volutes, des formes, des espaces, un orgue, des couleurs — une architecture, en somme.

Troisième gala d’ouverture, un gala russe cette fois, pour inaugurer un nouvel aspect de l’acoustique : après les timbres scintillants de la musique française, voici venir les masses éclatantes de Borodine, Tchaïkovski et Stravinsky.

Les couleurs chatoyantes des Danses polovtsiennes tirent profit de la rondeur sonore qu’ont les bois dans la salle. En permanent soutien des cordes, ils donnent à l’ensemble un très beau volume sonore, que l’Orchestre de Paris livre avec sa grâce, sa virtuosité et sa palette habituelles sous la vigoureuse baguette de Paavo Järvi.

Mais Tchaïkovski pâtit d’un certain déséquilibre acoustique — ou de notre placement sur le côté : tant mieux, il faudra essayer toutes les places de Philharmonie avant de la connaître réellement, et ce n’est pas pour nous déplaire. Les contrastes d’orchestration entre vents, cordes et piano laissent parfois croire qu’on a subitement tourné le bouton du volume : l’harmonie est en effet bien plus sonore que les cordes, et même que le piano percussif et parfois violent de Lang Lang. Un piano qui annonce plus Prokofiev, dans lequel le pianiste excelle peut-être à plus juste titre, qu’il ne regarde en rêvant vers la Russie d’antan. Mais ces cordes un peu sourdes et ce piano un tantinet tapageur conviennent mieux, finalement, à l’interprétation sobre et précise de Järvi, qui nettoie Tchaïkovski de son habituel lourd manteau de velours, d’hermine et de neige. Le dandy apparaît sous le Russe, grâce au maniérisme consommé et à l’effarante virtuosité du pianiste, comme à la vision épurée du chef et aux timbres clairs de l’orchestre. Les volumes n’en restent pas moins déroutants, notamment dans le finale où le contrepoint, goguenard des bois et martial des vents, passe au premier plan en éclipsant les thèmes que les violons et le piano déroulent vainement sous nos yeux. On se console aisément en essayant de calculer la vitesse de frappe hallucinante des doigts de Lang Lang et en constatant avec joie l’engouement de l’orchestre à le suivre dans l’ébouriffante coda.

Paavo Järvi © Julia Bayer
Paavo Järvi
© Julia Bayer
Paavo Järvi avait proposé un Sacre en amont de l’année centenaire — et donc en amont des quinze ou vingt autres propositions que l’on avait vues surgir au disque et au concert dans les mois qui suivaient. Lors du concert, où Lang Lang, justement, s’était particulièrement dépassé dans le Troisième Concerto de Prokofiev, on avait accueilli dans le Sacre des timbres soignés, des couleurs instrumentales, des contrastes fins et subtils ; une interprétation éloignée, donc, de l’authenticité sauvage de Gergiev ou de la plénitude précise de Rattle ; une interprétation qui savait tirer son épingle du jeu. On y reconnaissait le génie français, l’excellence de l’orchestre et l’inventivité du maestro.

Mais il faut dire qu’ils maîtrisaient mieux leur salle. Ne revenons pas, ou presque, sur les superlatifs adressés à leur performance. Les mauvais tours joués par l’acoustique encore fraîche (comme la peinture, d’ailleurs) de la salle rendent les tutti confus dans le chaos millimétré du Sacre. Les vents sont maîtres : l’introduction du premier tableau et ses dialogues de bassons et clarinettes, le « Jeu du rapt » et ses plages mystérieuses, l’introduction du second tableau et ses époustouflants pianissimo de trompettes, l’« Action rituelle des ancêtres » et ses sonorités hindoues nous réservent une chaleur et des couleurs impensables à Pleyel. Mais quand arrivent, aux cordes, les accords terrifiants des « Augures printaniers », le son disparaît des hauteurs et semble coincé sur scène, comme plus tard dans les « Cercles mystérieux des adolescentes ». De même pour la « Glorification de l’élue », où le tutti est submergé par les trompettes et les percussions — on en profite, bon gré mal gré, pour remarquer la richesse de leur son et la précision de leurs baguettes… Les cors, pavillons en arrière, pâtissent parfois du contraste de volume avec les trompettes, qui les assourdissent dans les « Jeux des cités rivales ». Quant aux tutti géniaux, à l’architecture complexe, que sont la « Danse des adolescentes », la « Danse de la terre » et bien sûr la « Danse sacrale », ils se fondent dans une réverbération encore un peu large et des imprécisions sonores, dont émerge violemment une impressionnante grosse caisse. Cela dessert sans doute plus l’interprétation originelle du chef estonien et de son orchestre que le chef-d’œuvre de Stravinsky… et sûrement pas notre impression générale sur la salle ni sur l’orchestre : on a tout bonnement hâte de réentendre ces chers musiciens et ce maudit Sacre depuis de nombreuses autres places, dans les saisons à venir, à la Philharmonie de Paris !

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