Opéra pacifiste inspiré de la nouvelle éponyme d’Henry James, Owen Wingrave fut composé en 1971 par Britten sur un livret de M.Piper, à qui l’on doit entre autres le livret de The Turn of the Screw, également inspiré de l’œuvre de James. Les positions antimilitaristes de Britten étant alors connues de tou-te-s, il n’est pas anodin que lorsque la BBC lui passa commande de cet œuvre en 1967, le compositeur trouva dans Owen Wingrave matière à contester le discours officiel sur la guerre en y intégrant différents points de vue moraux, se dispensant ainsi de tout écueil prosélyte. Tout en remettant en question de manière claire les positions du gouvernement britannique dans le contexte de la guerre du Vietnam, le caractère intemporel des sujets que l’œuvre aborde permet d’en questionner le propos principal – à savoir le paradoxe entre l’engagement dans une guerre et la foi profonde dans le pacifisme.

© Opéra de Paris
© Opéra de Paris


Sur le plan vocal, saluons la prestation d’Elisabeth Moussous, dont la tessiture plus souple et puissante dans les graves semble justement maîtrisée. Misant sur l’autorité pour incarner Miss Wingrave, la tante d’Owen, la soprano au timbre ample et vibrant se distingue particulièrement dans cette distribution. La Mezzo Farrah El Dibany (Kate Julian, fiancée d’Owen) dispose quant à elle de grandes capacités dramatiques, mais se trouve malheureusement quelque peu entravée dans la projection de sa voix. Son timbre rond, son agilité à passer des graves profonds à notes plus claires permet de mesurer la richesse de son timbre, mais les trop nombreux déplacements en scène auxquels tous les chanteurs sont soumis rendent la pose de sa voix peu aisée. C’est également ce qui pêche dans le jeu de Laure Poissonnier, qui malgré de grandes dispositions dans les aigus et un tempérament vocal très expressif est parfois contrainte par les cordes, qui à défaut de caresser sa voix et de la souligner, la recouvrent tout à fait et particulièrement dans les airs où se mêlent les voix du clan Wingrave.

À la tête de ce clan, le général Sir Phillip Wingrave, patriarche vacillant qui sous les traits du ténor Juan de Dios Mateos Segura convainc plus par son jeu d’acteur que par son intention vocale, même si sa large amplitude et son aisance dans le registre aigu donne à entendre le texte avec une certaine fragilité – presque fantomatique – tranchant avec la crainte que le personnage souhaite inspirer à son entourage. Spencer Coyle & Mrs Coyle forment un couple à l’harmonie vocale dense et foisonnante de possibilités. Sofija Petrović dispose d’une palette de graves très nuancée, et son amplitude vocale tient l’épreuve des entrées depuis l’arrière-salle sans qu’elle ne projette sa voix de manière excessive. Le baryton Mikhail Timoshenko, très expressif et semblant soucieux de restituer le texte de la manière la plus limpide possible, dispose d’un timbre propre à associer chaleur et profondeur, et son médium plutôt consistant rend justice à son personnage, militaire initiant Owen et Lechmere à la tactique de combat. Jean-François Marras dans le rôle de Lechmere fait preuve d’une belle assise dans le médium, que son timbre lumineux et très contrasté révèle subtilement, notamment dans les duos avec Piotr Kumon (Owen Wingrave). Personnage central du récit, le baryton, s’il est capable de donner à entendre de belles demi-teintes dans l’aigu, ne semble pas parvenir à s’approprier toutes les émotions afférentes au personnage, et c’est presque toujours avec la même intensité qu’il aborde ses interventions. On regrettera que la souplesse de sa voix ne lui permette pas de porter de manière plus franche ses convictions sur le plan théâtral.

Assisté de Maëlle Dequiedt, Tom Creed a fait le pari d’une mise en scène alliant décor quasi fixe (essentiellement composé d’un mur de parpaings et de projections vidéo) et déplacements à profusion. Tous s’agitent autour d’Owen, multipliant les entrées et sorties depuis l’arrière salle, ce qui semble illustrer de façon assez figurative l’angoisse que tous éprouvent quant à son avenir militaire. Cependant, l’intensité dramatique des chanteurs semble y perdre en densité.

Musicalement, les musiciens en résidence à l’académie de l’Opéra de Paris et l’Orchestre-Atelier Ostinato furent dirigés avec sensibilité et attention par le chef anglais Stephen Higgins, sachant imposer d’emblée les percussions dans le thème-clef marziale, prélude à l’œuvre. Les ruptures dans la partition sont ainsi révélées de manière très nette, révélant tantôt les cordes, tantôt les vents – suggérant l’idée du conflit qui anime le clan Wingrave, mais également le conflit interne qui anime Owen, partagé entre son refus d’engagement dans la guerre et la douleur que lui procure le rejet des siens. Cette partition est ici très habilement restituée, et cette partie instrumentale de l’œuvre constitue le socle de cette production sur laquelle les chanteurs se sont d’ailleurs beaucoup appuyés, traduisant alors la grande écoute et l’équilibre qui semble orienter le travail des musiciens et des chanteurs en résidence à l’académie.

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