Si l’affluence du public dans les salles de concert reflète bien souvent la popularité des interprètes, il en est d’autres où la c’est la seule popularité d’une œuvre qui pousse des foules entières à se déplacer. Ce concert du 31 mars à la Philharmonie en est l’une des plus flagrantes illustrations : la Philharmonie est absolument bondée, le concert affichant complet depuis plusieurs mois. Le public ne semble avoir qu’une pensée en tête, presque obsessionnelle, dont le concert représenterait une catharsis : le Concerto pour violon en ré majeur de Tchaïkovski. Les interprètes ne sont pourtant pas des moindres : l'Orchestre de Paris sous la direction de Paavo Järvi, et l’américain Joshua Bell au violon, mais c’est pourtant l’œuvre de Tchaïkovski que tout le monde semble attendre fébrilement.

Joshua Bell © Eric Kabik
Joshua Bell
© Eric Kabik

Cependant, Tchaïkovski n’est qu’en deuxième partie et il faudra prendre son mal en patience. Le concert s’ouvre par le Concerto pour clarinette op.57 du danois Carl Nielsen avec le soliste Philippe Berrod. Œuvre singulière que ce concerto, qui n’est pas sans laisser perplexe. Si Nielsen envisage sa structure comme le « déploiement de différents tempéraments », il est difficile de la caractériser et d’y trouver une unité, un sens, tant les atmosphères hétéroclites s’enchaînent, s’entrecroisent, selon une logique difficilement saisissable qui pourrait presque sembler abstruse et déconstruite. La clarinette de Philippe Berrod apporte un grand soin au phrasé, circulant au gré de ces atmosphères, faisant preuve tantôt d’une continuité mélodique admirable, tantôt d’un niveau de virtuosité diabolique, entretenant avec l’orchestre un rapport souvent distant, parfois conflictuel et contrasté. L’orchestre, quant à lui, malgré quelques légères imprécisions rythmiques au début, fait preuve d’une bonne volonté face à cette œuvre déroutante. Signalons cet étonnant solo du basson qui s’affirme impétueusement sur fond de pizzicati réguliers minutieusement égrenés par les violons. Lors de la cadence de clarinette, fascinante, Philippe Berrod semble planer dans un espace sonore hors du temps en s’extrayant de la tyrannie de la durée, et au terme de laquelle l’orchestre réapparaissant prend une ampleur insoupçonnée.

Après cette œuvre danoise, c’est une œuvre finlandaise que les musiciens de l’Orchestre de Paris joueront : la Symphonie n°4 de Sibelius, écrite en 1911 après une période difficile suite à une opération du cancer de la gorge. C’est sans nul doute la symphonie la plus dépouillée du compositeur qui la décrivait comme « une lutte pour la vie et pour la mort », et attestant d’un travail introspectif à travers lequel chaque mouvement sonore semble imprégné d’une dimension existentielle. Paavo Järvi prend d’emblée le parti pris de l’austérité, avec un tempo relativement lent. Les longs accords dissonants des cordes graves au début de l’œuvre donnent le ton : leur hiératisme, leur âpreté participent d’un sentiment de souffrance profondément ancré dans la vibration même. Bien que la lenteur du tempo apporte parfois une lourdeur malvenue, les différents pupitres font preuve d’une très grande maîtrise des nuances, des dynamiques et des textures : ils se superposent, se juxtaposent pour créer une sorte de magma mouvant qui tour à tour se durcifie, se stratifie, s’érode et se métamorphose. Les derniers accords, non réellement conclusifs, sont remarquables par leur dépouillement, et laissent en suspens dans l’air l’interrogation existentielle initiale qui n’a fait qu’éprouver le son puis redevient silencieuse.

Du Danemark à la Finlande, c’est ensuite la Russie tant attendue de Tchaïkovski qui entre en scène, sous l’archet expressif de Joshua Bell. Ce violoniste américain est un showman, mais un showman de bon goût : sous ses airs d’adolescent excentrique, il aime les effets, il aime le spectacle. Mais qu’à cela ne tienne, c’est avant tout un musicien prodigieux qui nous offre ici un concerto sémillant, plein d’alacrité et de verve. Dans l’Allegro Moderato initial le son est clair, direct, et sert à merveille cette mélodie géniale à la fois entraînante, gracieuse et mélancolique. La cadence est superbe, et à l’instar de celle pour clarinette dans l’œuvre de Nielsen, c’est une sorte d’errance sonore qui captive par son indétermination rythmique, mais aussi par la qualité et la subtilité de certains sons dans l’extrême aigu. Le deuxième mouvement est une promenade paisible, lumineuse, élégiaque, qui s’enchaîne directement avec la fougue insatiable de l’Allegro Vivacissimo brillant dans lequel la fulgurance de certains traits permet au violoniste d’exalter sa virtuosité, et de libérer son énergie contagieuse.

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