Avec Arvo Pärt en tête d'affiche de ce concert dédié à la musique de chambre post-1950, on s'attendait à une sanctification du maître estonien. Mais Fratres et Summa, les deux pièces jouées cette après-midi nous ont plutôt laissé sur notre faim. C'est finalement une interprétation très réussie du huitième quatuor de Chostakovitch qui remportera la plus franche adhésion du public.

Arvo Pärt © Isabelle Françaix
Arvo Pärt
© Isabelle Françaix
Le concert débute par Fratres. Cette œuvre, aux accents de plain-chant grégorien, qui tient également des quatuors de Britten, semble accompagner un départ, peut-être un exil. Mais le calme pur qui l'enveloppe dément toute volonté de résistance. On sent une avancée par paliers, comme des variations, sans toutefois noter de véritable progression. Ce genre d’œuvres, euphonie à l'état pur, doit jouir d'une grande précision technique dans l'exécution, au risque de paraître creux aux côtés de la profusion d'un Ligeti ou d'un Chostakovitch. Seulement, c'est là que ça cloche. Si certaines textures légères sont bien reproduites, un manque assez évident de cette perfection plastique seyant aux œuvres minimalistes empêchent l'adhésion. Une très longue tenue de quinte en particulier, supposée sonner comme un acouphène, est gênée par des tremblements involontaires de l'archet. Mais malgré ces manquements, Fratres n'en demeure pas moins une expérience temporelle surprenante : difficile de deviner la durée approximative de l’œuvre sans se fier au programme.

Très vite arrive « Métamorphoses nocturnes », alias le premier quatuor de Ligeti, couronnant sa période hongroise. Longtemps reniée par ce dernier - sans doute pour sa flagrante parenté avec le quatrième quatuor Bartók –, c'est pourtant une œuvre de portée orchestrale. La profusion d'intervalles de seconde engendre multitude de clusters, offrant à l'oreille des sensations remarquablement sauvages. Malheureusement, c'est aussi dans ce quatuor que les défauts de cohésion se font le plus cruellement ressentir, sentiment sans doute exacerbé à la vue des fréquents échanges de place entre premier et deuxième violon, tout au long du concert. La structure macroscopique du tout reste  assez floue, et ce, malgré de très belles sonorités. Ainsi, le processus d'élévation qui traverse l'Allegro liminaire pâtit de volutes un peu molles, de même que les apostrophes du premier violon gagneraient à être plus habitées. Le Vivace est très précipité, trop peu primitif... Choisissant le parti de la vitesse, sans doute au détriment de la précision, les musiciens se brûlent les ailes dans le Presto et quelques tournants mal négociés se font entendre. Un peu plus loin, le Tempo di valse, d'humeur pompette, provoqueront le sourire au sein du public. On retient néanmoins de l'aventure un riche potentiel dynamique, qui demande à être mieux valorisé.

La dernière œuvre du concert, plus franchement tonale que celle de Ligeti, porte néanmoins en elle des angoisses inconnues du siècle précédent, en particulier une force corrosive qui ne peut trouver sa source que dans l'histoire du XXème siècle. Les musiciens jouent la carte d'une interprétation « à la française » : lucide, sous tension ; plutôt que d'adopter le flegme violent que l'on connaît aux ensembles russes abordant cette œuvre. Toujours est-il, cela fonctionne. Je dirais même plus, le résultat témoigne d'un goût musical incontestable ! Le Lento fait couler un son épais, qui se répand comme du sirop. Puis le violon fait entendre ses éclats de véhémence, sinistre alarme annonçant la tourmente. Voici venir un magistral allegro molto qui va dissiper nos précédentes réserves. Attaques nerveuses, doubles-croches acérées, les musiciens ne s'essoufflent pas. L'esprit retiendra de la suite certains détails, glanés ça et là : quelques rubato intéressants du violoncelle, certaines notes cinglantes du second violon. Enfin, une scénographie spontanée assez réussie, notamment lors de la citation du thème d'ouverture du 1er concerto pour violoncelle, aux airs de private joke, où tout le monde quitte son poste pour répondre en chœur aux injonctions des quatre fameuses notes. Un très beau silence suivra les dernières notes du quatuor, morendo dans le grave.

En définitive, quatre jeunes musiciens fraîchement sortis pour la plupart du CNSMDP, autour d'un répertoire ambitieux. Un Chostakovitch à garder, un Ligeti à revoir. En somme, un programme dont les allées et venues n’auront certainement pas été en faveur de Part.