Alcina, l’un des opéras les plus populaires de Haendel, était représenté l’été dernier au Festival d’Aix-en-Provence avec dans le rôle-titre Patricia Petibon. Si la question de la qualité d’une mise en scène divise bien souvent, la critique et le public se sont en revanche accordés pour saluer la performance de la soprano colorature. Le 17 octobre 2015, Patricia Petibon reprenait en récital au Théâtre des Champs-Elysées quelques-uns des plus grands airs d’Alcina, à côté d’extraits de Rinaldo (autre grand opéra de Haendel) et de quelques pièces de Purcell. Elle était accompagnée par le Concert d’Astrée sous la direction d’Emmanuelle Haïm, et partageait la scène avec Nahuel di Pierro, basse argentine dont la voix n’était clairement pas (encore) à la hauteur de la sienne. Une soirée en demi-teinte, avec de très beaux moments mais aussi des passages moins réussis voire manquant d’intérêt.

Patricia Petibon © Felix Broede - DGG
Patricia Petibon
© Felix Broede - DGG

Le format du récital est délicat : comme il s’agit d’une succession d’airs d’opéra, il convient de trouver une cohérence dans l’ordre choisi, et de faire alterner virtuosité et émotion afin d’éviter que le public ne se lasse ou ne s’ennuie. Le programme proposé par Patricia Petibon en ce 17 octobre est intitulé « Monstres, sorcières et magiciens », ce qui n’apporte pas grand-chose mais souligne en quoi l’on peut rapprocher les thématiques d’opéras de Haendel et Purcell. La première partie débute avec un enchaînement d’airs tous extraits de Rinaldo, Nahuel di Pierro représentant le personnage d’Argante et Patricia Petibon incarnant Armida.

Le Concert d’Astrée offre aux chanteurs un cadre sonore idéal. Emmanuelle Haïm conserve un équilibre impeccable entre les pupitres, et dirige avec une énergie allante et tranquille qui sied parfaitement à la musique de Haendel. Dès son premier air (« Sibillar gl’angui d’Aletto »), Nahuel di Pierro montre qu’il sait chanter du baroque : il exécute de belles vocalises, construit des phrases rythmées et bien dessinées… Pourtant, sa voix n’est pas très puissante en termes de volume, et son timbre se durcit dans les aigus, ce qui donne l’impression qu’il chante souvent un peu trop en force. Étrangement (contrairement à la plupart des chanteurs), il apparaît sous un meilleur jour lors des parties de récitatif, qui lui permettent d’adopter un ton plus vivant et de trouver par conséquent une intonation plus moelleuse, plus chaleureuse. Patricia Petibon, elle, prend son rôle à deux mains - elle entre sur scène avec l’air « Furie terribili » - et se délecte en particulier dans les aigus. Sa maîtrise vocale est remarquable, et, fait plus remarquable encore, sa technique n’entrave jamais l’expressivité de son chant. La soprano utilise l’extravagance de sa personnalité artistique pour jouer sur le plateau : jeu de scène, mais également jeu avec des accessoires (couronne, lunettes, main bleu symbolisant son pouvoir magique…), et jeu corporel, se traduisant par des mouvements qu’on pourrait presque qualifier de chorégraphiques, ou des déplacements théâtraux vers son partenaire ou vers les musiciens en fonction des paroles des airs. Qu’on trouve plutôt drôle ou un peu ridicule cette attitude, une chose est sûre : Patricia Petibon a compris en profondeur ce qu’est le baroque, c’est-à-dire une musique expressive, dansante, et excentrique par excellence.

Nahuel di Pierro © Alvaro Yañez
Nahuel di Pierro
© Alvaro Yañez
Juste après Rinaldo, ce sont trois airs de Purcell qui sont proposés ; on ne comprend pas très bien ce choix, la logique d’enchaînement dramaturgique ayant disparu et les deux parties du programme étant de taille très inégale. Leur qualité n’est pas similaire non plus. L’air célèbre du génie du froid (King Arthur) est interprété de façon assez sèche par Nahuel di Pierro, puis l’air « See even night » (The Fairy Queen), dont l’écriture est forcément éloignée de ceux de Haendel, ne révèle pas les mêmes qualités chez Patricia Petibon, sa voix étant parfois couverte par l’orchestre et parfois à la limite de la justesse dans un effet ici peu convaincant de « voix blanche ». En résumé, on aurait pu se passer de cette incursion dans l’univers de Purcell, qui tombait comme un cheveu sur la soupe.

En revanche, la troisième partie du concert (après l’entracte) donne lieu à de superbes interprétations. En particulier, les deux airs d’Alcina, « Ah, mio cor » et « Ombre pallide », sont l’occasion pour Patricia Petibon de faire montre de tout son talent. Libérée de la partition, elle se transforme véritablement en Alcina, femme blessée et désespérée, et se sert de sa voix extraordinaire pour exprimer des émotions absolument bouleversantes. Nahuel di Pierro semble beaucoup plus à l’aise dans « Fra l’ombre e gli orrori », où il insère des nuances et des phrasés tout à fait plaisants. Au milieu de ces airs, les deux chanteurs se retrouvent aussi pour chanter plusieurs duos, qui ne marqueront pas les mémoires. C’est d’ailleurs l’impression générale qu’on a en sortant de ce récital, non dépourvu de qualités, mais pas éblouissant de bout en bout.