C’est une de ces soirées où l’on sort heureux d’avoir entendu autant d’airs virtuoses aussi bien interprétés et un peu contrarié par la mise en avant un peu exagérée du chanteur qu’on était venu écouter. Franco Fagioli est, tout comme Caffarelli (1710 – 1783) dans les pas duquel il s’inscrit pour interpréter Farnaspe, un contreténor virtuose, conscient de sa valeur. 

Franco Fagioli © Julian Laidig
Franco Fagioli
© Julian Laidig

Conçu en 1734 par Pergolèse âgé de 24 ans sur un livret de Metastasio, Adriano in Siria est destiné à célébrer l’anniversaire de la reine Elisabeth Farnèse, mère de Charles VII, roi d’Espagne et de Naples. Il décrit l’empereur romain Hadrien sous les traits d’un tyran magnanime, symbole des despotes éclairés du siècle des Lumières. Ayant vaincu le roi de Parthes Osroa, Hadrien tombe amoureux de la fille de ce roi, Emirena, alors qu’il est fiancé à Sabine et qu’Emirena aime Farnaspe. Il échappe à un complot et, magnanime, gracie les coupables. Un thème que l’on retrouve plus de 55 ans plus tard dans La Clémence de Titus de Mozart.

L’interprétation donnée en version concert à l’Opéra royal de Versailles se démarque par un très bel orchestre qui, sous la baguette de Jan Tomasz Adamus, souligne les voix, de l’ouverture très vive, brillante et plaisante à l’oreille, aux récitatifs portés par cette musique sensible et respectueuse des voix. Une musique très « pure » et juste, tour à tour douce, grandiose et nostalgique, élevant l’âme humaine vers le sublime et existant par elle-même.

Sur cette musique évoluaient plusieurs très grands chanteurs dont Franco Fagioli. Les morceaux virtuoses qui clôturent chaque acte lui étaient dévolus comme le « sul mio cor » sur deux octaves où le velouté et la souplesse de sa voix ainsi que sa puissance rendaient l’air d’autant plus poignant. Dommage que sa gestuelle trop appuyée n’ait fini par minorer la beauté de sa voix. Le plus bel air de la soirée reste pour moi « lieto cosi talvolta » où, avec un hautbois concertant, il se compare à un rossignol. La douceur du hautbois alliée à celle de sa voix en firent un moment hors du temps, malgré une voix très légèrement voilée par moments. Franco Fagioli se démarque également par sa capacité à passer de l’amour le plus pur - magnifique duo amoureux avec Emirena à la scène IV de l’acte II - à la fureur la plus violente, sans effort apparent.

Artem Krutko incarnait un Hadrien magnanime et amoureux, capable de passer sans encombre d’un fortissimo à un pianissimo et éprouvant un réel plaisir à chanter. Dilyara Idrisova interprétait une Sabine pleine de retenue et de tristesse, devant l’inconstance de son amant, et dont les sentiments étaient magnifiés par la musique. Sa voix brillait particulièrement dans les vocalises avec de magnifiques aigus. Une interprétation proche de celle de Romina Basso en Emirena, quoique plus en retenue, malgré la souffrance exprimée au premier acte, et magnifique dans les duos amoureux. Enfin Juan Sancho, s’il n’avait pas une voix aussi puissante que les autres chanteurs, donnait au personnage d’Osroa une profondeur et une gravité, notamment lors de son opposition avec sa fille – « tu chiedi nel petto un’alma si vile ». On percevait dans sa voix l’orgueil, la souffrance et la grandeur d’âme, intiment mêlées.

Malgré quelques grimaces et gestes parfois agaçants, l'interprétation d’Adriano in Siria sensible et fine a ravi l’âme et les sens.