Le Concertgebouw Brugge souffle ses quinze bougies. Le fait que cette institution soit dans ce laps de temps devenue un des bastions absolus de la musique classique en Belgique en dit beaucoup sur sa direction artistique. Celle-ci a en effet choisi de ne pas être à la tête d’une énième salle donnant le répertoire habituel selon des formules stéréotypées. Cette maison veut au contraire être un lieu où l’on perpétue le canon de façon surprenante et où la tradition est inscrite dans le temps présent à l’aide de cadres dramaturgiques ou de choix de programmes à contre-courant. Il suffit de survoler la programmation de la saison en cours pour constater l’élan créatif qui distingue le Concertgebouw de la majorité des maisons concurrentes.

Mathias Coppens © Matthias Desmet
Mathias Coppens
© Matthias Desmet

Plusieurs leitmotiv et festivals illustrent la volonté des programmateurs d’attirer d’année en année le public en lui proposant un ensemble tout à la fois cohérent et varié. Cette année, le Concertgebouw investit en outre la ville avec une toute nouvelle biennale musicale : le festival B Major! accueille de la musique aussi bien ancienne que récente, et cela dans divers lieux de la ville. Le concert d’ouverture devait ainsi être une sorte d’esquisse artistique de ces cinq jours en composant un parcours audacieux mêlant créations mondiales et classiques du répertoire. De Music for Orchestra de Mathias Coppens au Boléro de Maurice Ravel : ce fut un voyage pétillant, magnifié par un orchestre régional.

Qu’ajouter à une affiche exubérante composée de partitions de Lalo, Ginastera, Copland et Ravel ? Coppens a une idée : une œuvre qui embrasse l’humour, l’atmosphère folâtre et le caractère jazzy des pièces programmées tout en leur ajoutant une dimension. Coppens associe au registre swinguant et entraînant des percussions colorées et des bois farouches un soupçon de tragique, puis il atteint un équilibre fondamentalement humain entre exubérance et mélancolie.

La sonorité de Music for Orchestra est des plus extraordinaires : l’écriture en couches est indéniablement moderne, mais le flux structurel et harmonique est tout à fait accessible. Dans le langage de Coppens, où le grand sentiment calqué sur le canon vient fusionner avec la sensualité de la musique légère, c’est comme si les époques se superposaient. Le langage de la tradition abonde en accents jazz pour former progressivement une unité originale.

L’écriture de Coppens tire le maximum de l’âme de chacun des instruments. L’emploi du saxophone et du piano n’a par exemple rien d’un « truc » de compositeur, mais ajoute au contraire des nuances qui élèvent cette chorégraphie symphonique à un niveau supérieur. Les motifs qui restent suspendus forment en outre une donnée intéressante pour les musiciens qui bénéficient tous d’une identité sur mesure. L’œuvre fait à cet égard parfaitement honneur à son titre : Coppens traite l’orchestre à la manière d’un principe démocratique, avec pour répercussion un riche coloris.

Adrien Perruchon a bien dirigé le Symfonieorkest Vlaanderen, qui s’amusait visiblement. Cependant, les parties n’étaient pas toutes parfaitement maîtrisées. Évidemment, il est question de reprendre encore quelques fois l’œuvre pour rendre son caractère swinguant avec plus de naturel. Étant donné que Coppens considère Music for Orchestra comme le premier mouvement d’une symphonie de grande envergure, on ne peut qu’espérer que le compositeur ait la chance de créer les autres mouvements.

Une révélation telle que Music for Orchestra suffit à assurer la réussite de la soirée. Néanmoins, le Symfonieorkest Vlaanderen avait encore quelques surprises en réserve. Le violoniste Josef Špaček a offert une interprétation énergique de la Symphonie espagnole de Lalo. Le Tchèque n’a pas profité de toutes les possibilités d’ouvrir l’atmosphère romantique douloureuse vers quelque chose de malicieux et joyeux. Perruchon s’est lui aussi trop tenu au sérieux, même si l’esprit général de l’interprétation y était.

L’entracte a été suivi d’une lecture énergique de l’Estancia suite de Ginastera, dans laquelle l’orchestre a montré son engagement. Si El Salon Mexico de Copland manquait de nuances, le Boléro de Ravel fut par contre honnêtement construit. Avec l’énergique Danzón n° 2 de Marquez, l’orchestre et le chef d’orchestre ont magnifiquement lâché les rênes, mais ils avaient déjà gagné le gros lot. Music for Orchestra de Coppens est parvenu à associer la vitalité à un humanisme plus essentiel, avec un goût de revenez-y…

 

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