Rarement est-on sorti d’un concert le cœur ainsi gonflé d’espoir, l’esprit autant comblé ! Avec ce nouveau concert-spectacle, le Centre de Musique de Chambre et sa clique de jeunes musiciens continuent leur chemin, repeignant noir et blanc des partitions de toutes les couleurs qui leur coulent des doigts. Et outre le plaisir vif que dispense leurs interprétations – vigoureuses et puissamment incarnées –, l’auditeur en retient une leçon qui est aussi d’histoire.

Liya Petrova, Raphaëlle Moreau, Guillaume Vincent, Violaine Despeyroux © Julien Hanck
Liya Petrova, Raphaëlle Moreau, Guillaume Vincent, Violaine Despeyroux
© Julien Hanck

Dvořák a été un musicien de fusion, réalisant des synthèses de style, des confrontations dialectiques des divers continents musicaux. Cela, on l’a peut-être appris en cours de musique, mais rares sont les occasions d’en prendre acte au concert. Voilà déjà une première chose que nous offrait Une Soirée chez Mrs Thurber, spectacle signé Jérôme Pernoo : une trame musicale qui ose la comparaison, la superposition, le fondu-enchaîné, tout cela au service du sens. Si d'aimables voix-off, celles de l’hôte Mrs Thurber et d’Antonín Dvořák, papotent entre les œuvres, la plupart du temps, les mots sont superflus et la démonstration musicale parle d’elle-même. Un chant amérindien se métamorphose en lento de Quatuor Américain, avant que le Concerto pour violoncelle ne fasse soudainement irruption au beau milieu d’un spiritual. Ici l’information passe par des détours habiles, on la sublime au travers d’une interprétation, d’un tour de passe-passe technologique. Même les fameuses Devialet Gold étaient de la partie, nous offrant dans la Symphonie du Nouveau Monde des commotions quasi sismiques. Petit accessoire au service de la narration, un écran sur la gauche complétait la bande son d’une matière visuelle, sorte de carnet de voyage photographique.

Autour du piano, les musiciens au complet © Julien Hanck
Autour du piano, les musiciens au complet
© Julien Hanck

Jouer debout et sans partitions, un risque ? Sans doute, mais également une manière toute autre d’envisager la musique de chambre. Bonheur de l’oeil : on communique autrement les impulsions, on autorise une certaine musique des corps ; les climax ne sont pas simplement reproduits en musique, ils sont pleinement vécus par les interprètes. Notre quintette a d'ailleurs parfaitement compris tout le parti que l’on pouvait tirer d’une expression corporelle altruiste, d’un jarret mobile, de talons dansottant au rythme de la dumka. Il ne s’agit pas de surjouer, plutôt de laisser libre cours aux envies. Ce soir les musiciens n’hésitent pas à caractériser à l’extrême thèmes et atmosphères, à imposer de frappantes ruptures de tempo. Avec tant d’attention accordée à la clarté didactique des intentions, la structure de l’oeuvre et les artifices de l’écriture se révèlent avec une évidence nouvelle.

Ivan Karizna © Julien Hanck
Ivan Karizna
© Julien Hanck

Ivan Karizna, a tellement faim de musique qu’on a parfois l’impression qu’il va manger son violoncelle et nous avec ! Mais quelle liberté extraordinaire à son instrument ! En voilà un qui semble jouer comme il respire, chez qui toute trace d’effort s’est mystérieusement volatilisée. Avec lui, la phrase liminaire de l’Allegro ma non tanto prend le temps de s’exhaler petit à petit, en plusieurs fois (il relance souvent le discours, sans pour autant couper la phrase). En musique de chambre, il est souvent question de « conduite » : la sienne est virtuose, friponne et nous mène par le bout du nez.

Violaine Despeyroux © Julien Hanck
Violaine Despeyroux
© Julien Hanck

L’alto de Violaine Despeyroux n’est pas précisément dévolu aux pires acrobaties mais détient à coup sûr le monopole du cœur : celui de Dvořák, on s’en doute, mais celui du spectateur aussi. On est infiniment sensibles aux froncements, aux contours brumeux du phrasés, à la saveur opiacée de son jeu. Elle sait se mettre en retrait, parfois pour n’ajouter rien d’autre qu’une simple couleur ; couleur qui sait parfois à elle seule « dessiner » tout un monde, sans avoir recours à la ligne, comme l’aurait fait Monet.

Guillaume Vincent © Julien Hanck
Guillaume Vincent
© Julien Hanck

Guillaume Vincent résume à lui seul, l’esprit que dégage cette entreprise. Son corps est tout entier musique, le son qui nous parvient aux oreilles n’est que le prolongement physique de ce qui est vécu, à plein, devant nos yeux. Loin de trivialiser sa tâche – son visage se tord souvent d’effort, ou d’expression ? –, il semble n’être là que pour les autres, soucieux de donner le meilleur de lui-même et uniquement le meilleur. Il fera danser son furiant d’abord sur la pointe des pieds, avant de lui fournir la matière, la bedaine, le coffre nécessaire à ses acmés. Dans le début de la dumka, il sait que sa tessiture aiguë suffira à le rendre audible, et il ose pour nous les plus irradiants pianissimo.

Liya Petrova © Julien Hanck
Liya Petrova
© Julien Hanck

Liya Petrova : une grâce d’elfe au bout des doigts, et le son déjà diamanté d’une future très grande, dont elle possède déjà le chic du portamento – juste ce qu’il faut pour frissonner sans tomber dans la vulgarité. Elle a déjà compris qu’elle avait tout à gagner de ne jamais s’opposer frontalement aux autres, de ne pas jouer les premiers violons altiers. Au contraire, elle sait se fondre dans le son de l’ensemble pour mieux s’y hisser – l’étincelant naturel du timbre faisant le reste.

Raphaëlle Moreau © Julien Hanck
Raphaëlle Moreau
© Julien Hanck

Raphaëlle Moreau, que l’on avait déjà entendu le mois dernier dans un autre quintette (Schumann), ne déroge pas à l’excellente impression gardée de la fois précédente. Sonorité dense et mate, et une ardeur pas possible de l’archet sur la corde. Le concert de ce soir nous offre en prime l’occasion d’entendre son violon à nu – ou presque, seulement accompagné de Guillaume Vincent.

© Julien Hanck
© Julien Hanck

À vouloir tout donner, et parfois plus que ce que l’on a, quelques cordes ont pu grincer (Furiant), mais c’était péché véniel comparé aux bienfaits de ce grand bol de musique. Bien entendu, tout cela n’a vocation qu’à se bonifier avec les jours et les représentations.
Bravo à Liya Petrova, Raphaëlle Moreau, Violaine Despeyroux, Ivan Karizna et Guillaume Vincent, et bien entendu à Jérôme Pernoo dont on devine qu’il a contribué à sculpter et parfaire leur interprétation. Bravo, ce n’est pas autrement qu’on agrippe un public, qu’on lui ouvre les oreilles hors de la direction habituelle.